mardi 24 septembre 2013

Lettre à un vieux con ...


Cher enfoiré,
Si je farfouille profondément dans ma mémoire, j'arrive à me souvenir que tu t'appelais Mr PEL***EAU.
Tu étais prof de philo lorsque j'étais en terminale, dans ce lycée de Seine et Marne qui a abrité mes plus grands fous rires et mes plus profonds moments sombres.
Je pense que toi, en revanche, tu m'as oubliée.
Je n'étais qu'une élève parmi d'autres, un numéro, une pas grand chose.
Tu ne m'aimais pas beaucoup d'ailleurs et tu me foutais souvent dehors, en raison de cette tendance, que j'avais, je l'avoue, à parler et déconner avec mes potes au lieu d'écouter ton cours.
Enfin soyons honnêtes et disons nous les choses aujourd'hui, il était mortellement chiant ton cours aussi ...
Mais moi je ne t'oublierai pas.
Je n'ai jamais pu oublier cette journée.
J'étais venue en cours ce matin là en ayant dormi probablement à peine deux heures.
J'avais passé mon dimanche à l'hôpital, après que les urgentistes soient venus emporter dans leur ambulance hurlante ma mère, touchée par une violente crise d'épilepsie.
Je t'épargne la violence de la scène, tu ne voudras pas l'imaginer.
J'avais fini par rentrer chez moi avec mon père au petit matin, et les médecins nous avaient annoncé qu'elle était tombée dans le coma, qu'il fallait attendre, qu'on ne savait rien.
Ce lundi matin dont je veux te parler, j'étais entrée en cours avec une boule au ventre qui avait à peu près la taille de mon corps entier.
J'étais l'ombre de moi même.
J'étais un robot.
J'étais un vase d'angoisse prêt à déborder.
J'étais au bord de dégueuler pour tout te dire.
Pourtant, j'ai pris mon courage à deux mains.
En t'entendant faire l'appel et nous rappeler que nous avions une dissertation à rédiger pour toi, j'ai blêmi mais je me suis levée pour venir te parler discrètement.
Discrètement, oui, parce que mes potes de lycée, hormis un ou deux très proches, ignoraient tout de ma situation familiale.
Je tenais à ce que ça reste comme ça d'ailleurs.
Je suis donc venue à ton bureau, un autre élève m'avait devancée.
Il expliquait que, étant pompier volontaire, il avait fait un grosse fête avec ses formateurs durant le week end pour célébrer la fin de sa période de probation.
Il riait, expliquait qu'il avait trop picolé, ses yeux brillaient de cette insouciance que j'avais si souvent enviée à mes camarades de classe.
Tu lui avais répondu en souriant que ce n'était pas grave, que la philosophie n'en mourrait pas, que pour une fois ça n'avait pas trop d'importance.
Il s'est rassis, et tu m'as demandé ce que je voulais à mon tour.
J'ai fait mon possible pour ravaler le pavé que j'avais dans la gorge et pour ne pas éclater en sanglots devant toute ma classe, et j'ai murmuré :
"Je suis vraiment désolée mais je n'ai pas pu rédiger ma dissert ce week end, j'ai eu des problèmes familiaux assez graves".
J'attendais une petite remontrance et le même traitement que mon prédécesseur.
Mais ça n'a pas été le cas.
Mauvaise pioche.
Tu m'as toisée froidement.
"Quel genre de problèmes ? On peut savoir ?".
J'ai dégluti péniblement.
"En fait, ma mère a fait une crise d'épilepsie, et elle est actuellement dans le coma, on a passé la journée et une partie de la nuit à l'hôpital".
Si tu savais comme ça m'a coûté de te le dire, si tu savais comme je regrette aujourd'hui de ne pas t'avoir menti et de ne pas avoir dit que je m'étais défoncée ou envoyée en l'air tout le week end, pour ne pas te donner le plaisir sadique que tu as pris ensuite !
"Avez vous un mot du médecin de l'hôpital pour me prouver cette histoire à dormir debout ?".
C'est ça que tu m'as répondu.
Comme un coup de poing dans le ventre.
Comme une gifle dans la gueule.
Comme un crachat en plein visage.
Tu as fait ça, tu as osé.
Ma gueule de déterrée, mes cernes violettes et mon regard égaré, mon air au bord de la folie (folie de ne pas savoir comment elle allait et de venir assister à des cours dont je n'avais que faire), cela ne te suffisait pas comme indices.
Tu voulais un mot.
Tu voulais une preuve.
Au prix d'un énième effort, j'ai articulé péniblement que je n'aurais jamais inventé une histoire aussi atroce pour une misérable dissert de philo ...
Tu m'as souri d'un air narquois et tu m'as dit "Ohhhh, l'imagination c'est votre truc pourtant ...".
Cette goutte d'eau, dans le vase de ma détresse, c'était celle de trop, et je me suis enfuie de la salle en pleurant ...
En pleurant devant toute ma classe, tout ce que je voulais éviter, leurs regards ensuite, leurs questions, leur air compatissant ou intrigué, je ne voulais tellement pas devenir cette bête de foire !
Je me suis réfugiée dans l'internat du lycée, je me suis effondrée dans le couloir et j'ai dégueulé des sanglots pendant plusieurs heures ...
Lorsque mon pote Franz m'a retrouvée, il y avait de la violence dans son regard.
Il avait résisté à l'envie de te foutre son poing dans la gueule, il avait lutté contre lui même, vraiment.
Moi je n'étais plus qu'un tas, un petit tas humain posé au sol comme une flaque de boue, et les ruisseaux avaient ravagé mes joues et creusé encore plus mes yeux.
Je me suis relevée pourtant.
Je suis retournée dans tes cours pourtant.
Je t'ai haï, je t'ai maudit, je t'ai vomi mais je suis restée cette pauvre conne bien élevée, ce petit soldat qui continue à vivre et à se comporter "normalement" même face à un connard de ton espèce.
Je n'ai jamais rien dit, jamais dénoncé ta cruauté auprès de qui que ce soit.
Je me suis contentée de te détester.
Et puis, un jour, de nombreuses années plus tard, je t'ai croisé.
Sur un quai de métro parisien.
Tu m'as reconnue je pense, pas en tant que "moi" mais en tant qu'"ancienne élève" en tous cas.
Tu as ébauché un sourire.
J'ai fondu sur toi, je me suis approchée de ton visage, et tout ce qui est sorti de moi avant que je ne m'enfuie une fois de plus ce jour là, submergée par la colère et par la haine, c'est un grand "Noooooooooooooon !!!".
Tu as eu l'air plus que surpris, effrayé sans doute, désarmé sûrement.
Tu as dû te dire "cette fille est folle".
Peut être même que tu t'es dit que je l'avais toujours été ...
Alors aujourd'hui, aujourd'hui j'ai eu envie de t'écrire pour que tu saches.
Je t'ai maudit en rêves, je t'ai écartelé, je t'ai frappé, je t'ai mordu, je t'ai tué même parfois.
Mais aujourd'hui je ne le fais plus, je ne le veux plus.
Aujourd'hui j'ai compris.
Les gens comme toi ne méritent rien, absolument rien.
Pas même ma colère ou mon mépris.



16 commentaires:

  1. C'est moi qui ai envie de vomir maintenant... L'abus de pouvoir, le mépris, le manque d'empathie, le manque d'humanité chez ceux qui bossent avec des ados, ça me glace le sang et me donne la nausée.
    J'aimerais qu'il puisse la lire vraiment ta lettre, pour qu'au moins il ait un peu honte de lui.

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    1. Moi aussi j'aimerais en fait ...
      Je vais peut être le chercher, "pour de vrai" ?

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  2. ben merde mon bob tu me laisses bien conne
    entre l'autre abruti de militaire et celui-ci j'ai comme des envies irrépressibles de pied-bouche
    et après ce cours il n'a jamais cherché à dire un mot, peut-etre pas une excuse mais au moins un mot? putain t'as bien fait de l'ouvrir ce blog mon pierrot faut les lacher ces valises de merde...bisous-becots

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    1. Jamais un mot, jamais une excuse, jamais même un regard ...
      J'ai quelques cantines encore je crois que je ne vais pas pouvoir de si tôt fermer boutique ;) !
      Love U ma poule !

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  3. moi aussi j'ai la nausée ... je te serre fort fort dans mes bras, grand bob !

    (mux)

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    1. Je devine ton oeil noir !
      Et j'approuve ta conclusion ...
      Biz Cécile !

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  5. Et de l'écrire... juste pour le dire et pouvoir le laisser derrière...
    kisses

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    1. Oui, juste le laisser derrière Tiph, c'est exactement ça ...
      xxx

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  6. Et je t'envoie des belles pensées; parce que tu le mérites...

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    1. Oh merci Sanchone !
      J'suis pas sûre de le mériter, mais ça fait du bien je prends :)

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  7. Envie de te serrer fort dans mes bras....Et oublier qu'hier encore je ne voulais te connaître QUE virtuellement.
    Des baisers.
    Christine.

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    1. Ah tu vois, j'ai réussi à te faire changer d'avis ;) !
      Merci de venir aussi régulièrement poser tes mots doux sur cette page Christine, ça compte bcp pour moi.

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