lundi 15 septembre 2014

J'avais peut être 26 ans ...



J'avais peut être 26 ans lorsque cette scène là a eu lieu.
J'étais partie du "nid" pour vivre à Lyon ma vie, enfin.
Mon père venait de rencontrer celle que j'ai ensuite surnommée "la marâtre", celle qui mériterait de figurer dans les contes des fées, mais au rayon sorcières bien sûr tu t'en doutes ...
J'étais naïve encore, et j'avais ce besoin, inconditionnellement, de plaire et d'être aimée.
Lorsqu'il m'a dit qu'elle venait vivre chez lui, dans cette maison qui était autrefois chez nous, j'ai donc sauté sur l'occasion.
"Je vais lui faire de la place", j'ai dit.
La symbolique me paraissait appropriée.
J'ai pris un train, je suis montée à Paris, et j'ai rejoint cette petite bicoque où j'avais tant ri mais aussi tant pleuré, parfois jusqu'à en crever.
Je suis allée dans ma chambre.
Elle n'avait pas bougé depuis les deux années déjà écoulées.
J'ai commencé à trier.
Les placards, je les ai entièrement vidés.
Les meubles, déplacés sous l'auvent.
J'ai fait place nette, j'ai tout viré.
Je voulais faire une belle pièce vide pour que la nouvelle femme de mon père puisse entreposer tout ce qui lui plairait, et se sentir chez elle.
Je voulais qu'elle puisse se sentir accueillie.
Je voulais lui montrer qu'elle allait être aimée.
Je voulais avancer, malgré le pincement que j'éprouvais lorsque je les voyais s'embrasser.
La visage de ma mère en superposition, chaque fois, qui me sautait à la gorge, je voulais l'effacer.
Ou du moins l'anesthésier.
Avancer.
Pour lui.
Pour moi.
Pour tout le monde, il le fallait.
Mais dans la douceur si possible.
Un deuil, c'est toujours si compliqué.
Un deuil, ça fait toujours tellement mal.
C'est comme un morceau de peau très très fine qu'on t'aurait arrachée.
La plupart des gens ne voient rien, le changement est si infime en surface.
Tu restes la même personne.
Tu ris, tu danses, tu bosses.
Tu pleures aussi parfois, mais toujours en cachette.
Alors non, les autres ne peuvent pas savoir que tu es totalement à vif, que ton coeur et ton corps sont toujours lacérés.
Que cette plaie est en fait si béante que tu ne sais même pas si un jour elle pourra se fermer.
Mais tu te forces.
A cicatriser.
Ou à faire semblant pour rassurer ceux qui te le demandent.
J'en étais là dans mon parcours, lorsque j'ai tenté de plaire à la marâtre.
Quelle erreur ça a été ...
Quand j'y pense, vraiment, quelle naïveté.
Mais la chambre était vide, j'étais contente de moi, j'ai pris une grande inspiration, et je l'ai appelée.
Je voulais qu'elle voit, qu'elle prenne possession de mon espace, je voulais en quelque sorte lui passer le relais.
Elle est montée, par ce petit escalier de meunier si étroit dans lequel j'avais un jour failli tomber.
Elle a regardé la pièce et m'a juste demandé : "Oui. Et alors, quoi ?".
L'enclume que j'ai reçue sur le coeur m'a tétanisée.
J'ai dégluti péniblement.
Incompréhension totale.
Voilà ce que je ressentais.
J'avais dû mal comprendre, j'avais dû mal interpréter.
Je ne pouvais que m'être trompée.
Sur son ton, sur ses intentions.
Alors j'ai murmuré : "Hé bien j'ai vidé toute ma chambre, j'ai tout retiré, la pièce est pour toi, j'espère que tu t'y sentiras bien".
Avec le deuil de ma mère, je faisais ainsi celui d'avoir un refuge chez mon père.
La toute fin de l'enfance.
La toute fin de l'assurance que quelqu'un, toujours, quelque part t'attend.
Je me sentais un peu bouleversée.
Elle, elle s'en foutait.
Elle m'a dit sèchement : "Ah ben c'est pas trop tôt, mais il faudrait venir trier les serviettes de toilette dans la salle de bains aussi".
Et puis, brusquement, elle a tendu les mains.
Je n'avais pas réalisé.
Elle tenait une poêle à crêpes dans la main gauche, et dans la droite, un kilo de farine.
C'était surréaliste quand j'y pense.
Elle m'a tendu le tout, avec un grand sourire carnassier.
"Tiens", a-t-elle dit.
J'ai balbutié "Pourquoi est ce que tu me donnes tout ça ?".
Et elle a eu un air si heureux lorsqu'elle m'a répondu, c'en était effrayant.
"Hé bien maintenant, tu vois, tu vas éviter de venir en week end en fait. Parce que ton père et moi on a envie d'intimité. On est heureux quand on est tous les deux. Mais seulement touts les deux. Alors comme tu ne vas plus venir, tu ne feras plus ces fameuses crêpes dont il m'a tant parlé. Alors tu vas ramener chez toi la poêle et la farine. A Lyon. Parce qu'il n'y a pas assez de place pour tes trucs dans ma cuisine".
J'ai baissé les yeux vers la poêle.
C'était celle en fonte.
Celle que m'a grand mère m'avait donnée, après que je l'aie tant et tant suppliée.
Avec cette poêle, on faisait les meilleures crêpes du monde.
Voilà ce que je me disais.
Et j'avais le coeur tellement serré.
Une profonde amertume dans la gorge.
Les larmes aux yeux aussi.
Mais il a fallu ravaler.
Ravaler mon chagrin.
Ravaler ma fierté.
Ne pas lui faire en plus le plaisir de me voir en pleurer ...
J'ai tenté un sourire, j'ai lâché un "OK".
Je crois que j'avais alors cessé de respirer.
J'ai eu envie de reprendre mon souffle, j'ai eu envie de la voir s'en aller.
Oh, pas de la maison non, j'avais déjà compris la défaite et le bannissement auquel j'étais destinée ...
Mais au moins de la pièce, celle qui n'était déjà plus ma chambre, mais dont je rêvais de fermer la porte pour pouvoir me laisser aller un peu à pleurer.
Je n'en ai pas eu le temps.
Elle s'est penchée vers le couloir et m'a alors tendu un linge que je ne parvenais pas à identifier.
"Ah oui au fait, j'ai commencé a trier dans la salle de bains alors je te l'ai montée" a-t-elle dit.
"Montée quoi ?" ai-je articulé.
"Hé bien ça. Cette serviette de bébé. Celle que tes parents avaient gardée. Ta serviette de petite enfant. C'est tellement ridicule de l'avoir conservée ! Tellement grotesque ! Je te l'ai apportée avant de la mettre à la poubelle. C'est bien là qu'elle doit aller non ?".
Comme je ne disais rien, criblée de ses paroles et comme morte sur place, elle a cru bon d'ajouter : "Allons, voyons, il faut grandir un peu, tu n'es plus un bébé !".
Elle jubilait.
Elle avait bien raison en fait.
Je n'étais plus un bébé.
Je n'étais plus une enfant.
Au fond d'ailleurs, je ne l'avais jamais beaucoup été.
Parce que personne ne m'avait vraiment protégée.
Ou si peu.
Parce que j'avais tout pris en pleine gueule.
Parce que j'avais dû tout assumer.
A la place de ma mère.
A la place de mon père.
J'avais tenu le coup, le choc, les rênes, j'avais fermé ma gueule et j'avais assuré dans tout ce qu'on me demandait : tenir la maison, faire les courses, à manger, l'infirmière, les comptes bancaires, le repassage, et puis en passant mes devoirs aussi c'est vrai ...
Toutes ces années à tenter d'aider, à vouloir leur plaire et être aimée.
Il ne m'en restait presque rien en réalité.
Rien que quelques souvenirs sauvés par miracle des déménagements réguliers.
Et même ça, elle voulait me le retirer.
Ce jour là, je n'ai pas pu l'affronter.
Je n'ai pas réussi à hurler ce que je ressentais.
Je n'ai pas osé la frapper comme j'en aurais pourtant rêvé.
J'ai juste attrapé délicatement cette cape de bain démodée, avec ses petits lapins jaunes et bleus délavés, et j'ai murmuré : "Je crois que je vais quand même la garder ...".
J'ai affronté son dédain, son regard mélangé de moquerie et de pitié, avec juste cette petite lueur de victoire tout au fond.
J'avais tout perdu c'était vrai.
Mais ce petit enfant, cette petite fille trop souvent recroquevillée dans son chagrin, trop souvent les yeux baissés, trop souvent le coeur égratigné, avait le droit d'avoir un refuge quelque part, chez quelqu'un.
Malgré tout.
Malgré ce que la vie lui avait présenté.
Malgré ce qu'il allait manifestement encore falloir affronter.
Oui, un refuge, c'était urgent, il le fallait.
Et elle le méritait.
Alors ce serait chez moi.
Dans mon coeur trop serré.
Tout mieux que la renier.
J'ai attendu que parte la marâtre, qui me fixait méchamment tandis que je m'emmurais dans un silence désespéré.
Elle a fini par tourner les talons, pour redescendre vider les placards et faire place nette dans mon ancien foyer.
J'ai repris mon souffle péniblement.
J'ai refermé doucement la porte.
Et je me suis effondrée.





26 commentaires:

  1. c'est d'une violence... j'en ai le souffle coupé. Comment ? comment peut on etre aussi mauvais ?

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    1. On est méchant quand on a peur je crois ... Ou quand on est fou ...
      Elle avait sans doute les deux problèmes en même temps malheureusement !

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  2. Je suis la première.......la première à commenter.....je comprends que tu aies besoin d'un café.....je me suis prise un coup de poing dans le ventre...j'ai eu envie de l'insulter et puis je me suis ravisée.....elle ne mérite même pas une insulte...pas un mot...je n'ai pas envie de parler d'elle, elle n'existe pas, elle n'a rien d'humain......et à nouveau je te prends dans mes bras ...parce que je ne sais pas quoi dire ni quoi faire d'autre....<3
    Misslaetini

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    1. Un coup de poing dans le ventre, c'est tout à fait ce que j'ai ressenti ...
      J'aime au moins l'idée d'avoir su le raconter comme si j'y étais.
      Merci pour tes mots gentils :)

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  3. mais comment peut-on être à ce point là face à sa belle-fille? c'est terriblement violent oui....
    plein de baisers bob

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  4. heureusement aujourd'hui elle est totalement sortie de ta vie ma belle...heureusement tu n'es pas devenue mauvaise comme elle à cause d'elle...tu ne lui as pas fait ce plaisir
    (bon sinon j'aurais qd même adoré que tu lui files un bon coup de poêle dans la gueule)

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    1. Mais tu m'as fait rire avec ta conclusion toi tu sais ?!
      C'était pourtant pas gagné ;) !
      Ne jamais de venir comme ça non, NE JAMAIS DEVENIR COMME CA !!

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  5. J'allais dire comme roca presque ;-) c'est horrible en tout cas ce que tu as dû affronter, je t'embrasse fort et à l'occase je veux bien que tu me fasses des crêpes ♡
    Pascale m.

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    1. Merci Pascale.
      Et tu sais, ce serait avec plaisir pour les crêpes ;) !

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  6. Quelle horreur, quelle violence!! Comment peut-on faire autant de mal à quelqu'un, avoir autant la volonté de le blesser? C'est épouvantable.
    Et comme Roca, j'aurais vraiment voulu que tu lui mettes un bon coup de poêle en fonte dans sa g.... !
    Je t'embrasse bien fort.

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    1. Chacun avance avec ses peurs et ses mécanismes de défense ... Elle avait sans aucun doute plein de choses à régler pour elle même mais n'a jamais voulu / su / pu le faire ... Alors elle a fait comme tant d'autres : elle a craché son venin sur plus fragile qu'elle.
      Au finl, je me sens tellement plus forte que cette femme que je ne regrette même pas ce passage. Tout nous construit. Tout.
      Je t'embrasse aussi Anne

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  7. Quelle violence ! Quelle méchanceté ! Bravo d'avoir réussi à si bien retranscrire vos émotions. Votre blog est une découverte pour moi et c'est une très belle découverte : on pleure et on rit, c'est la vie.
    Doloquica

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    1. Bonjour Doloquita et bienvenue "chez moi" :)
      Heureuse de lire que vous aimez, on pleure on rit et en effet c'est la vie !
      Merci de votre passage et de vos mots.

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  8. Pour t'anéantir au point de te décourager de lui péter la tronche... c'était très beaucoup trop violent... Pffff, t'as raison de vider ce sac de merde ! et puis heureusement, tu t'es construite ! tu ne lui as pas fait ce plaisir de t'enfoncer encore plus ! Une malade oui... on préfère se dire ça que d'imaginer que la méchanceté puisse exister ainsi, gratuitement... Plein de bons baisers mon Bob <3<3<3 Haude

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    1. Je vide, je vide, je vide ...
      Pétard mais c'est fou tout ce qu'il y avait là dedans ;) !
      Je t'embrasse Haudette poulette !

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  9. Peut être que tu connais ce blog : http://lespissenliits.blogspot.fr/ mais au cas où...

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    1. Je ne connaissais pas !
      Merci, j'aime beaucoup ...

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  10. Est-ce possible tant de méchanceté gratuite ?... Tant d'insensibilité ?!...
    Le belle chose dans l'histoire ? Que tu ne lui ressembles pas du tout :-)

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    1. Merci le Chat ! Je me concentre en effet sur ça : ne jamais, jamais ressembler à cette femme là ...

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  11. Des marâtres comme ça, il y en a au moins deux en France, une pour toi, une pour moi: 8 ans que je n'ai pas vu mon père ( interdite de séjour chez moi depuis 1998 mais je voyais mon père une fois par an au resto...) et à l'époque, mon fils de trois ans l'appelait" Mr". Il lui a dit: "non moi c'est papi". Et l'enfant lui a répondu "Oui Mr papi...." Quant à la marâtre:
    A la poubelle la marâtre, c'est bien là qu'elle doit aller non?

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    1. Ouch ! Dure ton histoire Viviane ... A la poubelle ça me paraît pas mal, en tous cas à la poubelle émotionnelle pour ne pas se polluer avec ça, pour s'autoriser à grandir à partir de ça, pour aller mieux, pour aller bien ...
      Hauts les coeurs !

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  12. J'avoue que moi aussi je pensais au coup de poêle en te lisant ... Quelle tristesse d'être comme elle, une sorcière.
    Maëlle

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    1. Elle l'aurait sans doute mérité, mais tu sais quoi je n'y ai même pas pensé !
      Je la plains sincèrement.
      Car je suis convaincue que sa vie n'est pas aussi jolie que la mienne.
      Et qu'elle ne sait pas faire les crêpes cette c*****sse ;)))

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