mardi 23 février 2016

Celle qui avait 42 ans maintenant.





Voilà.
C'est fait.
La date est passée.
Le temps a basculé.
J'entre dans le temps d'après.
Le temps où je réalise encore plus intensément tout ce que ma mère n'a pas pu vivre, pas pu faire.
Et c'est étrange (ou peut être que c'est tout le contraire ?), mais pour la première fois depuis très très longtemps, je n'ai pas ressenti ce malaise, ce mal être, dans la semaine qui précède mon anniversaire.
Chaque année la boule s'invite d'abord dans ma gorge, ensuite dans mon ventre.
Chaque année elle gonfle, elle enfle, elle finit par tout envahir, tout enlaidir, tout salir.
Elle occupe l'espace, inconsciemment je lui en laisse la place.
Et elle lamine, elle sape, elle brise.
La confiance en soi, la confiance en l'autre.
Le travail acharné, année après année, pour avancer, pour être mieux, pour être bien.
Chaque fois elle gagne, pas pour toute la vie non, mais pour un temps tellement douloureux, tellement inconfortable qu'il paraît long comme une vie quand même.
Mais pas cette fois.
Est ce que c'est la symbolique ?
La force de cette année si spéciale ?
Je ne sais pas.
Mais j'ai senti, à 42 ans, pour la toute première fois, une force nouvelle en moi.
Ou peut être qu'elle a toujours été là mais que je ne l'avais jamais autant accueillie je crois.
Je suis solide, forte sur mes deux pieds.
Ce n'est pas moi, ce n'est plus moi celle qui boîte.
Je suis debout, une femme debout comme le dit la belle M. lorsqu'elle m'écrit et touche mon coeur.
Je suis debout et je regarde.
Je ne regarde plus le bout de mes pieds, le bout de mon nez.
Je regarde l'horizon.
Et j'aime ce que j'y vois.
La richesse de cette vie que je tiens dans mes mains, que j'accueille à plein bras.
Un nouveau métier, inventé, pour me réinventer.
Une famille aimante.
Deux enfants heureux.
Un homme solide, présent, tellement présent, et depuis si longtemps.
Des amitiés sincères, approfondies au fil des drames, au fil du temps.
Deux soeurs de coeur, et des amies merveilleuses rencontrées par la toile dont je n'attendais rien, rencontrées par ce blog qui m'a donné sans frein.
Des âmes soeurs dévoilées peu à peu et reçues comme un cadeau, si merveilleux, si surprenant aussi.
Et la chance de ne pas, jamais, me préoccuper de ma santé, car je vais bien.
Je crois que je mesure aujourd'hui pleinement ma chance.
Je suis une femme debout, et riche de tout cela.
De mon passé, avec lequel j'ai le sentiment d'avoir fait la paix, enfin.
De mon présent, qui me remplit, me nourrit, me porte.
De mon futur, qui, je le sens désormais, m'appartient.
C'est peut être un peu mièvre, c'est peut être ridicule.
Mais c'était important, après tout ce chemin, c'était essentiel pour moi de venir poser ici ces mots.
Mon coeur est plein d'amour, la lumière inonde mon chemin, mes pas sont plus sûrs et la route n'a jamais paru si belle.
Je me sens bien.
Enfin.


vendredi 5 février 2016

La force fragile ...



"Mais est ce que tu te sens plus forte alors aujourd'hui ?"
Cette question comme une boucle, comme un gimmic dans la bouche des autres et dans mon propre coeur / cerveau / for intérieur ...
Plus forte que quoi ?
Plus forte que qui ?
En fait je ne sais pas.
Je ne sens pas.
Je ne veux pas définir la fragilité comme un manque de force.
Ou comme l'opposé de la force.
La fragilité est aussi un cadeau.
Empoisonné parfois, mais un cadeau quand même.
Elle te révèle les faces cachées de ton âme.
Elle te permet de comprendre que les bas ne sont que des hauts un peu manqués.
Que la beauté de l'humain réside aussi dans ses failles.
Et ce sont elles qui laissent passer la lumière, comme un vitrail de tout ton être, comme une étrange cartographie.
"Lorsque je te regarde, je les vois tes failles, je ne vois même qu'elles pour tout te dire".
Un amie m'a dit ça un jour.
Avec beaucoup d'amour, beaucoup de bienveillance.
Ca m'a fait mal.
Ca m'a fait du bien aussi.
Après tout, ces failles, ces blessures, ces cicatrices, c'est moi.
Ce sont les parties de moi auxquelles tu peux accéder aujourd'hui.
C'est bien sûr moins lisse, moins confortable peut être pour ceux qui les lisent.
Mais c'est moi en entier.
C'est moi sans te mentir.
C'est moi sans me mentir.
Qui est fort au fond ?
Tu connais l'histoire du chêne et du roseau j'imagine ?
"Les vents me sont moins qu'à vous redoutables. Je plie mais ne romps pas" dit le roseau au chêne qui se sent supérieur et se rie donc de lui.
Alors non, bien sûr, je ne peux pas dire que je suis forte comme le chêne.
Ni hier, ni aujourd'hui, ni demain sans doute.
Mais je suis heureuse d'être enfin consciente.
Consciente de ma chance au fond.
Etre une toute petite branche, très fine, être une brindille un peu perdue dans le décor, et qui ne peut accueillir que les choses les plus légères, les plus fragiles.
Peut être les plus belles alors ?
Au fond je suis une fille vernie.
Je le comprends enfin.
Je le ressens aussi.
Ce qui a changé ce n'est sans doute pas ce que j'ai.
Ce qui a changé ce n'est peut être pas qui je suis.
Ce qui a changé se joue entre moi et mon regard sur ma vie.
Le regard que je porte sur moi.
Sur ce que je fais, sur ce que je suis.
La bienveillance, enfin accueillie.
L'envie de m'aimer et de m'accepter avec mon étiquette de fille "fragile".
Je ne me vois pas, je ne me vois plus comme une fille fragile.
Et lorsque change l'intérieur, l'univers tout entier se modifie.
La tectonique des plaques, encore et toujours.
Je peux porter les autres.
Leurs chagrins, leurs deuils, leurs pensée ou actes les plus terribles.
Leurs descentes aux enfers, leurs ombres les plus horribles.
Je peux voir et entendre, je peux être l'amie qui soutient sans juger.
Pour les autres.
Mais ce qui a changé, ce qui me fait me sentir mieux aujourd'hui, c'est d'apprendre chaque jour à être ma propre amie.
A m'accompagner dans mes moments de doute comme dans ceux d'euphorie.
A me consoler lorsque j'ai mal à l'âme.
A prendre soin de moi.
Moralement, physiquement.
A devenir un peu ma mère, un peu mon père, un peu mon frère ou ma soeur.
Un peu tous ceux que j'ai pas, que je n'ai plus.
Un peu tout ce que je n'ai pas, que je n'ai plus.
Tout ce qui me manque, je veux apprendre, apprendre, encore et encore, à me le donner.
Pour que peut être, enfin, un jour, on ne me demande plus si je me sens forte ou fragile.
Ce jour pas si lointain où, juste en me regardant dans les yeux, on ne se posera plus la question, car on me sentira comblée et fière de ce que je suis.



mercredi 13 janvier 2016

Et dans 5 semaines environ ...



Et dans 5 semaines environ, j'aurai ton âge.
Quarante deux ans.
Enfin j'aurai l'âge que tu avais quand tu nous as quittés.
De toi j'ai malheureusement si peu de photos.
Et celles des dernières années sont si peu regardables.
Les tuyaux, les bras tétanisés en position fixe, les mains éternellement recroquevillées ...
Je me souviens qu'il fallait presque t'arracher les doigts pour tenter de les ouvrir, de les faire lâcher un peu, lisser ta main durant de longues minutes pour que tes ongles ne ravagent plus ta paume de main, pour te donner un petit temps de répit ...
Et puis ça recommençait, et puis on recommençait.
C'était quand même un drôle de vie.
C'était quand même pas trop une vie en fait.
Et dans 5 semaines environ, j'aurai ton âge.
C'est fou comme c'est un jeune âge pour mourir.
Surtout quand je vois ton sourire.
Comment peut on mourir quand on a tout à construire ?
Je ne dis pas cela par révolte, il y a longtemps que la révolte s'est apaisée.
Je me questionne sincèrement sur le sens de cette vie que tu as eue.
Tomber malade à 14 ans, mourir à 42, et entre les deux, souffrir.
Souffrir dans ton corps et dans ton âme.
Souffrir et te voir décliner à petit feu.
Souffrir et voir les autres user leurs forces à tenter de t'aider, de te sauver.
Et tout ça en vain ...
Comment les as tu traversées ces années ?
Comment as tu pu tenir si longtemps ?
Comment as tu fait pour ne pas devenir un monstre de haine, une boule d'amertume, une femme aigrie et méchante ?
Non, cette part de toi, la maladie n'a jamais réussi à la tuer, à la transformer : tu es restée une femme drôle, accrochée à un humour hallucinant et à un sens de la dérision inégalé à mes yeux ...
Je te revois dans les pince-fesses de mon père, où tu devais parfois faire une apparition.
Au milieu de toutes ces femmes pomponnées et coincées, tu entrais dans ton fauteuil roulant que je poussais vers le buffet.
Et tu me disais "viens on va vite boire uns coupette parce que là ..."
Et tu ajoutais "Et si tu pouvais sans faire exprès bien sûr rouler sur les pieds de celle là, elle m'insupporte !".
Et tu riais.
Avec ce visage lumineux que me donne encore envie de pleurer quand je le regarde.
Mon soleil.
Dans 5 semaines j'aurai ton âge.
Et tu me manques.
Je crois toujours que ça ne me fait plus rie, que j'ai dépassé le chagrin.
Mais il finit toujours pas ressortir, un petit bout par ici, un petit morceau par là.
Est ce que c'est normal ou pas ?
Je n'en sais rien, et je m'en fous à vrai dire.
C'est comme ça.
C'est juste moi.
Et j'ai le droit.
Je me donne le droit.
Oui, j'ai le droit de dire que j'aimerais tellement que tu sois là.
Que tu m'appelles pour prendre des nouvelles des enfants.
Que tu me dises en les regardant avec fierté "Mais comme ils sont beaux tes minots ma Puce !".
Que tu ricanes avec eux en te moquant gentiment de mes travers de mère.
Que tu leur files des bonbecs en cachette juste avant le dîner.
Que tu les emmènes au cinéma ou à la piscine, que tu mes embrasses, que tu les câlines ...
Tu vois, j'ai commencé à écrire avec le sourire et me voilà en larmes sur mon clavier ...
Elles sortent, elles coulent et les sanglots me serrent la gorge.
Oh ne t'inquiètes pas Maman.
Dans 10 minutes ça ira mieux.
Ce sera sorti.
En tous cas pour cette fois.
Je me serai reprise, je me mettrai au boulot.
Ce nouveau boulot que j'aime tant.
Qui t'aurait rendue fière, j'en suis convaincue.
Je vais faire de mes 42 ans une année pleine de projets, de rires, de joie.
Je vais en faire une année chorale, où nos deux coeurs seront mêlées dans cette même force de vie en laquelle je crois.
Je vais vivre pour toi, et pour moi.
Et je ne serai pas triste quand j'y penserai crois moi.
Je vais bien, ne t'en fais pas.

mercredi 6 janvier 2016

*** Happy New Year ***




Je sais, chaque année on joue au jeu un peu couillon de la recherche de rime, et 2016 est une année qui titille les amateurs de blagues ...
Mais ce n'est pas mon genre.
Non non non.
N'insiste pas.
Je ne le dirai pas et de toutes façons trop de monde l'a déjà dit avant moi.
J'annonce donc officiellement que 2016, chez moi, sera l'année ... balèze !!!
(Et oui, on pourrait presque en faire une contrepèterie mais j'ai décroché je suis clean je te dis que je résiste alors arrête de me tenter ...).
Non, sérieusement, après t'avoir laissé dans un silence pas hyper sympa, après un texte pas hyper fun, il fallait que je revienne t'embrasser.
Je te dois bien ça.
Parce qu'il faut que je te dise.
J'avance.
Mais j'avance vraiment.
A grands pas.
Pressés, mais assez sereins pourtant.
Je franchis des obstacles.
Je retrousse mes manches.
Je mène quelques petits combats.
Je les gagne parfois.
Je les perds parfois.
Mais ce que je constate, avec presque autant de joie que d'effroi en fait, c'est que cela ne me fait plus le même effet.
Je ne m'écroule plus.
Ou je m'écroule peu.
Je ne m'écoute plus.
Ou je m'écoute mieux.
Je ne tremble plus.
Je me comprends mieux.
Je suis à l'écoute.
Mais pas que des autres.
Je suis bienveillante.
Mais pas qu'avec eux.
Je m'apprends la douceur.
Je m'apprends la tendresse.
Je m'apprends la générosité.
Je me prends, enfin, ENFIN, en considération.
Et attends, tu ne vas peut être pas même le croire ...
Je suis fière de moi !
Ca semble con hein écrit comme ça.
Mais à bientôt 42 ans, je suis enfin fière de moi.
Oh pas tout le temps quand même.
Mais de plus en plus.
Les gens qui l'ont reçu dans leur plus tendre enfance ne soupçonnent peut être même pas à quel point ça peut être une énorme bataille, de réussir à avoir confiance en soi, quand on ne t'y a pas aidé au départ.
Cette confiance, cette foi, cette solidité même dans la vulnérabilité, les gens cabossés comme moi pourront te le dire, c'est presque un miracle.
Je suis toujours cette petite fille sur le chemin.
Mais le chemin semble avoir changé.
Ou alors c'est moi.
Le paysage est toujours sauvage.
Mais il n'est plus si effrayant.
Je n'ai plus cette angoisse en moi.
Alors je l'observe, ce petit miracle.
Je le savoure, ce gros changement.
Je m'en étonne.
Je m'en épate.
Je m'émerveille d'avoir cette chance là.
De m'être donné cette chance là.
Ca n'est pas venu tout seul.
Ca ne s'est pas fait sans mal.
Tu m'y as aidé, en venant ici, en laissant des traces, tu m'y as aidé bien plus que tu ne le crois.
Je m'y suis contrainte aussi, en venant déverser mes cauchemars et mes idées noires.
J'ai travaillé.
Ici et là.
J'ai déblayé.
Ici et là.
J'ai tout secoué.
Et j'en suis là.
Bob 2.0
La nouvelle version du vrai moi.
Enfin j'sais pas.
Enfin peut être.
Enfin on verra.
Mais je voulais passer ici et partager ça avec toi.
Et te souhaiter à toi aussi, une année balèze, avec des projets balèzes, avec des défis et des luttes, mais avec l'envie, toujours, d'avancer et de devenir le meilleur de toi-même.
Je t'embrasse très tendrement, toi qui passe par là.
Et je te dis un peu au revoir, car ces projets que je mène feront de moi une personne beaucoup plus libre dans sa tête, mais beaucoup moins libre de son temps.
Alors promets moi une chose, si je ne reviens pas (ou pas avant longtemps).
Promets le moi.
PRENDS SOIN DE TOI.

jeudi 3 décembre 2015

Et maintenant ?



Et maintenant dis moi, on fait quoi ?
La schizophrénie nous guette tu ne crois pas ?
Les moments se succèdent, totalement déconcertants, totalement déstructurés, absolument incohérents.
Un matin tu te lèves avec la nausée.
Le lendemain tu pousses la musique à fond et tu danses.
Un jour tu trembles à l'idée de devoir te rendre à Paris.
Le jour d'après tu y déjeunes et tu y ris.
Tout.
Son contraire.
Le souvenir, le choc marqué au fer rouge, l'empathie à son niveau maximum.
Puis le déni, parfois même l'oubli, l'égoïsme ancré dans le corps, dans le coeur.
Maintenant, dis moi, on fait quoi ?
Une partie de moi a envie d'égrener les noms, les visages, les histoires.
Pour mieux s'en imprégner, pour ne surtout, surtout jamais banaliser.
Cette partie de moi d'ailleurs l'a fait, le fait, le fera encore j'en suis sûre.
Et puis l'autre ne veut pas, ne veut plus jamais y penser.
Ne veut pas, ne veut plus jamais croire que ça peut de nouveau arriver.
Je suis là, perdue dans ce brouillard.
Le quotidien nous happe.
Heureusement ou malheureusement.
Le quotidien nous guide.
Vers l'avenir, quel qu'il soit, toujours, toujours vers l'avant.
Il en est des drames comme des deuils.
Passés le choc, souvent d'une rare violence, passé l'annonce, passé le moment de l'adieu, passé l'horreur de l'enterrement, que reste-t-il alors ?
Pour les familles, le vide.
Absolu.
Sidéral.
Un gouffre de douleur et de souffrance.
Le début d'un infiniment long travail d'arrachage de coeur à l'orée des premières fois.
Un morceau de coeur à chaque fois.
Pas de tranchage brutal.
Un lent démantèlement.
Premier Noël sans lui, sans elle.
Premier anniversaire.
Premiers pas d'un enfant.
Premier bulletin.
Premiers amours.
Premiers tourments.
Premiers moments de toute une vie qui continue hélas sans l'absent.
Pour ces familles, il y aura pour toujours une chaise vide.
Celle du père, de la mère, de l'oncle ou de la tante.
Celle de l'enfant qu'on pleure pour toute une vie.
Pour ces familles, il y aura pour toujours un après et un avant.
Pour les autres, c'est évidemment différent.
On pleure avec ceux qui ont souffert.
On les entoure, on les enserre.
On pense à eux, on est présents.
Et puis, insidieusement, inéluctablement, presque imperceptiblement, on reprend son petit bonhomme de chemin.
On retourne à son travail, à sa famille, à ses enfants.
On s'empare de la vie qui continue.
On s'y accroche pour ne plus ressentir la douleur de l'autre, des autres, cette douleur incommensurable qui nous renvoie à notre totale impuissance.
On ne peut rien, rien faire pour aider une personne en deuil.
Et une ville entière ?
Et un pays ?
Et le monde entier ?
Et maintenant, dis moi, on fait quoi ?
Personnellement je deviens folle, j'oscille, j'avance, je stagne, je crois, je pleure, je chante, je danse, je serre dans mes bras les petits et les grands, les amis, les amours, les enfants.
Je vis.
Je ne sais vraiment pas quoi faire d'autre pour le moment.
Mais je me dis qu'il faut au moins célébrer le fait d'être vivants.
Qu'on a cette chance là, infinie, incroyable, insolente.
Et qu'on n'a pas le droit de ne pas en être reconnaissants.



lundi 23 novembre 2015

Le temps des contrastes ...



J'ai eu beau chercher, me creuser la tête, m'arracher les cheveux, impossible.
Impossible d'écrire.
Impossible de t'écrire.
De mettre en mots quelque chose qui ait du sens.
Rien n'a plus de sens.
Tout part en vrille.
"Renseigne moi Goose !"
Mais Goose n'est plus là, et tout espoir de trouver sa route paraît anéanti.
Je n'ai rien écrit, mais j'ai tout ressenti.
Comme toi, comme nous, comme elle et lui.
La colère, la haine, l'effroi, l'incompréhension, la douleur, l'impuissance, la peur viscérale, l'angoisse abyssale, le chagrin inconsolable, le doute, le refus, le déni, le pourquoi, le comment, le quand, le quoi, le où ...
J'ai dû mal entendre, mal comprendre.
Ils se sont trompés, ce n'est pas possible, pas vrai, pas réel.
Je crois que le refus et le déni prennent en fait la plus grosse place.
Mon cerveau ne parvient pas à accueillir les informations de ces derniers jours.
Mon coeur les refuse en bloc.
Et j'avance, poings serrés et coeur en vrac, dans un chemin totalement inconnu.
Et je vois, j'entends, je vis des choses totalement déconcertantes.
C'est bien le temps des contrastes, oui.
Jamais ombre et lumière ne me semblent s'être autant côtoyées, autant opposées.
Face à l'horreur, à l'immonde, aux barbares, face aux aigris, aux racistes, aux connards, face aux inconscients, aux cons tout court, face à ceux qui s'en foutent, à ceux qui croient tout savoir et à ceux qui t'en foutent plein la gueule, à ceux qui te disent que tu vas crever bientôt, que plus rien ne sert à rien, que la merde nous enterre, que tout est vain ...
Il y a cette lumière.
Il y a cette douceur.
Il y a cette tendresse.
Il y a cet élan.
D'amour pur, d'amour total.
Il y a ceux que tu serres tellement fort dans tes bras.
Ceux dont tu réalises que tu les aimes encore plus que tu ne pouvais le supposer.
Ceux dont tu découvres que tu as besoin d'eux bien plus que tu ne le croyais.
Ceux qui sont les fondations.
Ceux qui sont le terreau.
Ceux qui sont les branches autour, tout autour du tronc, tout autour de ton tronc.
Ceux qui t'enserrent, ceux qui t'entourent, ceux qui te disent qu'ils t'aiment.
Il y a tout ça, aussi.
Le puits sans fond de la douleur, de la monstruosité.
Face à cette montagne de coeurs purs, d'amour et d'amitié.
Le temps des contrastes, oui plus que jamais.
Pleurer, se sentir si perdu, avoir peur de l'avenir, pour toi, pour moi, pour nos gosses ...
Et la minute d'après, rire, danser, pousser à fond le son et s'arracher les tympans.
S'enfuir pour marcher en forêt, s'abrutir de vin et d'amis, choisir de ne pas se laisser sombrer.
Le quotidien pour moi est pourtant très épargné.
Ceux qui étaient plus proches, ceux qui avaient des proches, je n'ose pas y penser.
Et à la fois, ils sont sans cesse dans mes pensées.
Le temps des paradoxes aussi, il semblerait.
Le temps de la confusion, suprême, totale.
Le temps de la culpabilité, de la honte, de l'inutilité.
Le temps de l'espoir, quand même, un peu fou, que ça va finir par s'arranger.
Qu'on va trouver des nouvelles façons.
De nouveaux défis.
De nouveaux enjeux.
Mais en attendant ...
Tenter d'avancer.
De ne jamais renoncer.
De faire de son mieux, à son niveau, à son degré.
D'être là pour les autres.
D'avoir de l'empathie.
D'accompagner ceux qui sont dans la peine.
D'aimer à coeur ouvert, à coeur battant, à coeur perdu.
D'aimer la vie, tout simplement.
Parce que chaque jour, en ces temps contrastés, nous rappelle combien on est chanceux de pouvoir la garder.

mardi 27 octobre 2015

L'homme qui avait vu le temps s'arrêter ...




Il ne faut pas que je sois en retard.
Ca avait été mon premier réflexe.
Ma pensée zéro de la journée.
Le réveil avait sonné ce mardi là et je m'étais préparé mentalement.
La semaine précédente, il y avait eu le rendez vous chez le médecin généraliste, le suivi classique pour mon rein un peu fragile mais en bonne forme quand même.
La routine bi annuelle quoi.
J'avais attendu une bonne heure dans la salle d'attente du docteur Gendron.
Magazines fanés des années 2000, sièges inconfortables, patients impatients.
Il avait passé la tête dans l'entrebâillement de la porte de son bureau et avait prononcé mon nom.
Je m'étais levé, sans inquiétude, et j'étais entré.
Examen de routine, projection sur l'avenir, rien de grave en somme.
Il avait examiné mon corps, relu mes résultats d'analyse, et il avait juste dit qu'il aimerait avoir une petite échographie de tout ça.
Il avait donc décroché son téléphone pour m'obtenir un rendez vous rapide à l'hôpital.
M'avait demandé de faire exactement le même appel en sortant de son cabinet, afin de confirmer.
Il me restait deux jours avant la date prévue.
Deux jours à me questionner un peu mais sans plus.
Et donc c'était ce mardi, là, ce matin là, ce jour là.
Encore abruti des heures de la nuit, je m'étais levé doucement.
Sophie dormait encore à mes côtés, insensible à l'alarme feutrée qui s'échappait de mon portable.
Elle s'est tournée mollement.
Le drap m'a offert une vue de son épaule et un peu plus.
J'ai souri.
J'ai remonté le drap rapidement, et je suis sorti de la chambre.
J'ai enchaîné.
Gestes quotidiens, mécaniques.
Lancer la cafetière.
Sortir le beurre du frigo.
Réveiller les enfants.
Prendre une douche brûlante.
M'habiller.
La vie quoi.
Et puis partir, retrouver le bureau.
En ces jours de canicule, bénir le temps des immeubles climatisés.
Travailler toute la matinée, ne pas la voir passer, ne pas pourvoir penser.
Et puis soudain, midi.
Il était déjà temps de me rendre à Robert Debré.
J'ai fait le trajet à pied.
Il faisait une chaleur à crever.
Je suis arrivé dans le dédale hospitalier.
Longs couloirs glauques.
Silence.
Absence de vie.
Absence de vies.
Absence d'envie aussi.
J'ai enfin trouvé la bonne aile, la bonne salle.
Je me suis assis sur les sièges en métal troués.
Inconfortables.
Les tables étaient vides, au point que j'aurais même été heureux de trouver un vieux Paris Match à me mettre sous la dent.
Je devais me présenter à l'assistante du Professeur Schuller mais l'assistante avait dû partir pour déjeuner.
Tout était désert.
Le médecin a ouvert la porte d'un coup sec et m'a fait entrer.
Elle a pris le courrier de mon médecin sans me jeter un regard et l'a ouverte pour la parcourir.
Moi je me suis assis bêtement, et je l'ai dévisagée.
Elle était belle.
Une femme de 40 ans peut être.
Suédoise d'origine sûrement.
Grande, sportive manifestement.
Un ravissant décolleté sous la blouse.
J'aurais aimé rêver à son corps un instant.
Mais elle m'a vite ramené à la réalité.
"Nous allons faire cette échographie du rein tout de suite" a-t-elle dit.
"Déshabillez vous".
Je me souviens m'être senti gêné.
Gêné de me déshabiller devant une si jolie femme.
Mais je me suis exécuté.
"Non gardez vos sous-vêtements" a t-telle ajouté alors que j'étais sur le point de me mettre totalement à nu.
"Et allongez vous".
Sur la table, ce bout de papier stérile qui pique la peau.
Sur le corps, le gel froid et gluant.
Et puis le passage de la machine sur mon flanc, sur mon dos ...
Geste répétitifs, elle cherche, cherche, cherche.
Elle insiste.
Revient sur une zone.
Fronce les sourcils.
Insiste encore un peu.
Puis range le matériel.
Me donne froidement un vieux papier tout rêche pour m'essuyer.
Me demande de me rhabiller.
Et d'attendre dans le couloir.
Elle a ce regard fermé.
Celui qui dit "merde j'ai trouvé quelque chose".
Celui qui te fait penser que ta journée ne va pas se dérouler comme tu l'imaginais.
Mais j'obéis.
Con et poli.
J'attends.
Dans ce hall froid et impersonnel, j'attends et j'entends.
Les voix.
Les voix dans ma tête.
Celles qui me disent les mots que je ne veux pas entendre.
"Tu vas mourir".
"C'est un cancer".
"Tu sais que c'est grave".
"As tu seulement embrassé ta femme ce matin ?"
"As tu dis à tes enfants combien tu les aimais ?"
"As tu serré les mains des amis, rappelé ceux qui te manquaient ?"
"As tu oublié ce putain d'essentiel, bouffé par le quotidien monstrueux ?"
Les minutes sont devenues des heures.
Les heures des mois entiers.
Le tic tac de la pendule au dessus de ta tête.
Et pourtant les aiguilles qui ne bougent pas.
Le temps qui s'est arrêté.
Et puis soudain, elle est sortie.
Le médecin est sorti de son antre.
Et elle m'a dit ces quelques mots.
"Il y a quelque chose d'anormal sur votre échographie."
Le ciel s'est abattu sur ma tête.
Mon coeur de battre s'est arrêté.
Les battements de mon pouls ont pris tout l'espace sonore de mon cerveau.
Tout.
Boum. Boum. Boum. Boum.
Toute la place.
Je n'ai entendu le reste de ses mots que dans un bourdonnement lointain.
"Une masse. Anodine ou sévère. Devrez faire des examens complémentaires. Etonnée que vous n'ayez pas de douleurs. Dois vérifier quelque chose avant tout. Ne pas vous inquiéter. Mais prendrons rendez vous rapidement pour un contrôle. Devrez vous surveiller".
Elle m'a planté là.
Avec mon coeur en bandoulière.
Je suis resté debout au milieu de cette salle pleine de sièges vides.
L'horloge a continué à tourner.
Sans doute.
Je ne sais pas.
Je ne sais plus.
Je ne ressentais plus rien.
Je ne réalisais pas.
J'étais anéanti.
Je me suis laissé tomber sur une des ces atroces chaises métalliques, aussi métalliques et froides que le goût amer qui avait envahi ma bouche.
J'ai pris ma tête entre mes mains.
Et je me suis autorisé à pleurer.