jeudi 3 décembre 2015

Et maintenant ?



Et maintenant dis moi, on fait quoi ?
La schizophrénie nous guette tu ne crois pas ?
Les moments se succèdent, totalement déconcertants, totalement déstructurés, absolument incohérents.
Un matin tu te lèves avec la nausée.
Le lendemain tu pousses la musique à fond et tu danses.
Un jour tu trembles à l'idée de devoir te rendre à Paris.
Le jour d'après tu y déjeunes et tu y ris.
Tout.
Son contraire.
Le souvenir, le choc marqué au fer rouge, l'empathie à son niveau maximum.
Puis le déni, parfois même l'oubli, l'égoïsme ancré dans le corps, dans le coeur.
Maintenant, dis moi, on fait quoi ?
Une partie de moi a envie d'égrener les noms, les visages, les histoires.
Pour mieux s'en imprégner, pour ne surtout, surtout jamais banaliser.
Cette partie de moi d'ailleurs l'a fait, le fait, le fera encore j'en suis sûre.
Et puis l'autre ne veut pas, ne veut plus jamais y penser.
Ne veut pas, ne veut plus jamais croire que ça peut de nouveau arriver.
Je suis là, perdue dans ce brouillard.
Le quotidien nous happe.
Heureusement ou malheureusement.
Le quotidien nous guide.
Vers l'avenir, quel qu'il soit, toujours, toujours vers l'avant.
Il en est des drames comme des deuils.
Passés le choc, souvent d'une rare violence, passé l'annonce, passé le moment de l'adieu, passé l'horreur de l'enterrement, que reste-t-il alors ?
Pour les familles, le vide.
Absolu.
Sidéral.
Un gouffre de douleur et de souffrance.
Le début d'un infiniment long travail d'arrachage de coeur à l'orée des premières fois.
Un morceau de coeur à chaque fois.
Pas de tranchage brutal.
Un lent démantèlement.
Premier Noël sans lui, sans elle.
Premier anniversaire.
Premiers pas d'un enfant.
Premier bulletin.
Premiers amours.
Premiers tourments.
Premiers moments de toute une vie qui continue hélas sans l'absent.
Pour ces familles, il y aura pour toujours une chaise vide.
Celle du père, de la mère, de l'oncle ou de la tante.
Celle de l'enfant qu'on pleure pour toute une vie.
Pour ces familles, il y aura pour toujours un après et un avant.
Pour les autres, c'est évidemment différent.
On pleure avec ceux qui ont souffert.
On les entoure, on les enserre.
On pense à eux, on est présents.
Et puis, insidieusement, inéluctablement, presque imperceptiblement, on reprend son petit bonhomme de chemin.
On retourne à son travail, à sa famille, à ses enfants.
On s'empare de la vie qui continue.
On s'y accroche pour ne plus ressentir la douleur de l'autre, des autres, cette douleur incommensurable qui nous renvoie à notre totale impuissance.
On ne peut rien, rien faire pour aider une personne en deuil.
Et une ville entière ?
Et un pays ?
Et le monde entier ?
Et maintenant, dis moi, on fait quoi ?
Personnellement je deviens folle, j'oscille, j'avance, je stagne, je crois, je pleure, je chante, je danse, je serre dans mes bras les petits et les grands, les amis, les amours, les enfants.
Je vis.
Je ne sais vraiment pas quoi faire d'autre pour le moment.
Mais je me dis qu'il faut au moins célébrer le fait d'être vivants.
Qu'on a cette chance là, infinie, incroyable, insolente.
Et qu'on n'a pas le droit de ne pas en être reconnaissants.



lundi 23 novembre 2015

Le temps des contrastes ...



J'ai eu beau chercher, me creuser la tête, m'arracher les cheveux, impossible.
Impossible d'écrire.
Impossible de t'écrire.
De mettre en mots quelque chose qui ait du sens.
Rien n'a plus de sens.
Tout part en vrille.
"Renseigne moi Goose !"
Mais Goose n'est plus là, et tout espoir de trouver sa route paraît anéanti.
Je n'ai rien écrit, mais j'ai tout ressenti.
Comme toi, comme nous, comme elle et lui.
La colère, la haine, l'effroi, l'incompréhension, la douleur, l'impuissance, la peur viscérale, l'angoisse abyssale, le chagrin inconsolable, le doute, le refus, le déni, le pourquoi, le comment, le quand, le quoi, le où ...
J'ai dû mal entendre, mal comprendre.
Ils se sont trompés, ce n'est pas possible, pas vrai, pas réel.
Je crois que le refus et le déni prennent en fait la plus grosse place.
Mon cerveau ne parvient pas à accueillir les informations de ces derniers jours.
Mon coeur les refuse en bloc.
Et j'avance, poings serrés et coeur en vrac, dans un chemin totalement inconnu.
Et je vois, j'entends, je vis des choses totalement déconcertantes.
C'est bien le temps des contrastes, oui.
Jamais ombre et lumière ne me semblent s'être autant côtoyées, autant opposées.
Face à l'horreur, à l'immonde, aux barbares, face aux aigris, aux racistes, aux connards, face aux inconscients, aux cons tout court, face à ceux qui s'en foutent, à ceux qui croient tout savoir et à ceux qui t'en foutent plein la gueule, à ceux qui te disent que tu vas crever bientôt, que plus rien ne sert à rien, que la merde nous enterre, que tout est vain ...
Il y a cette lumière.
Il y a cette douceur.
Il y a cette tendresse.
Il y a cet élan.
D'amour pur, d'amour total.
Il y a ceux que tu serres tellement fort dans tes bras.
Ceux dont tu réalises que tu les aimes encore plus que tu ne pouvais le supposer.
Ceux dont tu découvres que tu as besoin d'eux bien plus que tu ne le croyais.
Ceux qui sont les fondations.
Ceux qui sont le terreau.
Ceux qui sont les branches autour, tout autour du tronc, tout autour de ton tronc.
Ceux qui t'enserrent, ceux qui t'entourent, ceux qui te disent qu'ils t'aiment.
Il y a tout ça, aussi.
Le puits sans fond de la douleur, de la monstruosité.
Face à cette montagne de coeurs purs, d'amour et d'amitié.
Le temps des contrastes, oui plus que jamais.
Pleurer, se sentir si perdu, avoir peur de l'avenir, pour toi, pour moi, pour nos gosses ...
Et la minute d'après, rire, danser, pousser à fond le son et s'arracher les tympans.
S'enfuir pour marcher en forêt, s'abrutir de vin et d'amis, choisir de ne pas se laisser sombrer.
Le quotidien pour moi est pourtant très épargné.
Ceux qui étaient plus proches, ceux qui avaient des proches, je n'ose pas y penser.
Et à la fois, ils sont sans cesse dans mes pensées.
Le temps des paradoxes aussi, il semblerait.
Le temps de la confusion, suprême, totale.
Le temps de la culpabilité, de la honte, de l'inutilité.
Le temps de l'espoir, quand même, un peu fou, que ça va finir par s'arranger.
Qu'on va trouver des nouvelles façons.
De nouveaux défis.
De nouveaux enjeux.
Mais en attendant ...
Tenter d'avancer.
De ne jamais renoncer.
De faire de son mieux, à son niveau, à son degré.
D'être là pour les autres.
D'avoir de l'empathie.
D'accompagner ceux qui sont dans la peine.
D'aimer à coeur ouvert, à coeur battant, à coeur perdu.
D'aimer la vie, tout simplement.
Parce que chaque jour, en ces temps contrastés, nous rappelle combien on est chanceux de pouvoir la garder.

mardi 27 octobre 2015

L'homme qui avait vu le temps s'arrêter ...




Il ne faut pas que je sois en retard.
Ca avait été mon premier réflexe.
Ma pensée zéro de la journée.
Le réveil avait sonné ce mardi là et je m'étais préparé mentalement.
La semaine précédente, il y avait eu le rendez vous chez le médecin généraliste, le suivi classique pour mon rein un peu fragile mais en bonne forme quand même.
La routine bi annuelle quoi.
J'avais attendu une bonne heure dans la salle d'attente du docteur Gendron.
Magazines fanés des années 2000, sièges inconfortables, patients impatients.
Il avait passé la tête dans l'entrebâillement de la porte de son bureau et avait prononcé mon nom.
Je m'étais levé, sans inquiétude, et j'étais entré.
Examen de routine, projection sur l'avenir, rien de grave en somme.
Il avait examiné mon corps, relu mes résultats d'analyse, et il avait juste dit qu'il aimerait avoir une petite échographie de tout ça.
Il avait donc décroché son téléphone pour m'obtenir un rendez vous rapide à l'hôpital.
M'avait demandé de faire exactement le même appel en sortant de son cabinet, afin de confirmer.
Il me restait deux jours avant la date prévue.
Deux jours à me questionner un peu mais sans plus.
Et donc c'était ce mardi, là, ce matin là, ce jour là.
Encore abruti des heures de la nuit, je m'étais levé doucement.
Sophie dormait encore à mes côtés, insensible à l'alarme feutrée qui s'échappait de mon portable.
Elle s'est tournée mollement.
Le drap m'a offert une vue de son épaule et un peu plus.
J'ai souri.
J'ai remonté le drap rapidement, et je suis sorti de la chambre.
J'ai enchaîné.
Gestes quotidiens, mécaniques.
Lancer la cafetière.
Sortir le beurre du frigo.
Réveiller les enfants.
Prendre une douche brûlante.
M'habiller.
La vie quoi.
Et puis partir, retrouver le bureau.
En ces jours de canicule, bénir le temps des immeubles climatisés.
Travailler toute la matinée, ne pas la voir passer, ne pas pourvoir penser.
Et puis soudain, midi.
Il était déjà temps de me rendre à Robert Debré.
J'ai fait le trajet à pied.
Il faisait une chaleur à crever.
Je suis arrivé dans le dédale hospitalier.
Longs couloirs glauques.
Silence.
Absence de vie.
Absence de vies.
Absence d'envie aussi.
J'ai enfin trouvé la bonne aile, la bonne salle.
Je me suis assis sur les sièges en métal troués.
Inconfortables.
Les tables étaient vides, au point que j'aurais même été heureux de trouver un vieux Paris Match à me mettre sous la dent.
Je devais me présenter à l'assistante du Professeur Schuller mais l'assistante avait dû partir pour déjeuner.
Tout était désert.
Le médecin a ouvert la porte d'un coup sec et m'a fait entrer.
Elle a pris le courrier de mon médecin sans me jeter un regard et l'a ouverte pour la parcourir.
Moi je me suis assis bêtement, et je l'ai dévisagée.
Elle était belle.
Une femme de 40 ans peut être.
Suédoise d'origine sûrement.
Grande, sportive manifestement.
Un ravissant décolleté sous la blouse.
J'aurais aimé rêver à son corps un instant.
Mais elle m'a vite ramené à la réalité.
"Nous allons faire cette échographie du rein tout de suite" a-t-elle dit.
"Déshabillez vous".
Je me souviens m'être senti gêné.
Gêné de me déshabiller devant une si jolie femme.
Mais je me suis exécuté.
"Non gardez vos sous-vêtements" a t-telle ajouté alors que j'étais sur le point de me mettre totalement à nu.
"Et allongez vous".
Sur la table, ce bout de papier stérile qui pique la peau.
Sur le corps, le gel froid et gluant.
Et puis le passage de la machine sur mon flanc, sur mon dos ...
Geste répétitifs, elle cherche, cherche, cherche.
Elle insiste.
Revient sur une zone.
Fronce les sourcils.
Insiste encore un peu.
Puis range le matériel.
Me donne froidement un vieux papier tout rêche pour m'essuyer.
Me demande de me rhabiller.
Et d'attendre dans le couloir.
Elle a ce regard fermé.
Celui qui dit "merde j'ai trouvé quelque chose".
Celui qui te fait penser que ta journée ne va pas se dérouler comme tu l'imaginais.
Mais j'obéis.
Con et poli.
J'attends.
Dans ce hall froid et impersonnel, j'attends et j'entends.
Les voix.
Les voix dans ma tête.
Celles qui me disent les mots que je ne veux pas entendre.
"Tu vas mourir".
"C'est un cancer".
"Tu sais que c'est grave".
"As tu seulement embrassé ta femme ce matin ?"
"As tu dis à tes enfants combien tu les aimais ?"
"As tu serré les mains des amis, rappelé ceux qui te manquaient ?"
"As tu oublié ce putain d'essentiel, bouffé par le quotidien monstrueux ?"
Les minutes sont devenues des heures.
Les heures des mois entiers.
Le tic tac de la pendule au dessus de ta tête.
Et pourtant les aiguilles qui ne bougent pas.
Le temps qui s'est arrêté.
Et puis soudain, elle est sortie.
Le médecin est sorti de son antre.
Et elle m'a dit ces quelques mots.
"Il y a quelque chose d'anormal sur votre échographie."
Le ciel s'est abattu sur ma tête.
Mon coeur de battre s'est arrêté.
Les battements de mon pouls ont pris tout l'espace sonore de mon cerveau.
Tout.
Boum. Boum. Boum. Boum.
Toute la place.
Je n'ai entendu le reste de ses mots que dans un bourdonnement lointain.
"Une masse. Anodine ou sévère. Devrez faire des examens complémentaires. Etonnée que vous n'ayez pas de douleurs. Dois vérifier quelque chose avant tout. Ne pas vous inquiéter. Mais prendrons rendez vous rapidement pour un contrôle. Devrez vous surveiller".
Elle m'a planté là.
Avec mon coeur en bandoulière.
Je suis resté debout au milieu de cette salle pleine de sièges vides.
L'horloge a continué à tourner.
Sans doute.
Je ne sais pas.
Je ne sais plus.
Je ne ressentais plus rien.
Je ne réalisais pas.
J'étais anéanti.
Je me suis laissé tomber sur une des ces atroces chaises métalliques, aussi métalliques et froides que le goût amer qui avait envahi ma bouche.
J'ai pris ma tête entre mes mains.
Et je me suis autorisé à pleurer.


mardi 29 septembre 2015

Message d'outre tombe (part II)



Je ne l'avais donc pas retrouvée ce vendredi là, où j'avais erré deux heures durant entre les tombes.
Et puis il y avait eu la visite de ma tante et mon oncle.
Je misais tout sur eux.
Sur leur mémoire.
Sur leur force aussi.
Nous avons quitté la maison et nous nous somme dirigés vers le cimetière, ensemble, certains de trouver rapidement notre chemin vers celle qui nous unissait au delà de la mort.
Nous sommes entrés et j'ai suivi leurs pas.
Ils se sont dirigés spontanément vers le lieu qui m'avait attirée la semaine précédente.
Ils ont longé les tombes des soldats morts pour la France.
ils sont pris à gauche ensuite.
L'allée s'ouvrait devant eux, et derrière, le mur d'enceinte les enserrait.
Ils ont avancé, d'abord à pas rapides, puis en ralentissant.
J'ai tout de suite compris.
Ils cherchaient.
Donc ils ne trouvaient pas.
Ils sont arrivés au bout de l'allée.
Ont tourné vers moi leurs visages perplexes.
"Mais ..."
"Mais c'était pourtant là ..."
Je n'ai rien répondu.
Je le croyais, comme eux.
Nous avons fait demi tour,  nous sommes revenus sur nos pas pour reprendre cette allée, plus lentement, plus intensément.
Mais toujours rien.
Nous cherchions tous une tombe de marbre rose, avec une stelle sur laquelle seraient gravés ses deux noms, celui de jeune fille et celui d'épouse.
Après avoir refait trois fois cette allée sans succès, je les ai vus réfléchir.
Et passer par les mêmes réflexions que moi la semaine auparavant.
Si ce n'est pas cette allée, alors il faut chercher ailleurs.
Et de parcourir les autres allées.
Et de chercher parmi le tombes.
Une rose.
Marbrée.
Avec ses deux noms.
Nous en étions tous absolument sûrs.
Le cimetière en long, en large et en travers.
Encore.
Et encore.
Les beaux sourires affichés en arrivant commençaient à s'effriter dangereusement.
Parce que soudain, le doute.
Le doute s'infiltrait en nous comme les mauvaises herbes le long des trottoirs.
Le doute qui balaie tout, qui te violente, qui te met à terre.
Parce que si on ne la trouvait pas cette tombe, est ce que ça voulait dire que ...
Pouvait il être trop tard ?
Est ce que j'avais laissé passer un délai irrévocable ?
Est ce que parce que je n'aimais pas les cimetières, j'avais laissé le corps de ma mère être condamné à tomber dans la fosse commune ?
J'avais peur.
Soudain tellement peur.
Sueur froide, coeur qui bat trop fort.
Je sentais la boule monter dans ma gorge.
Une idée.
Il fallait trouver une piste.
J'ai décidé d'appeler un oncle toulousain, peut être avait il des photos ?
De la tombe de ma mère, ou de celle d'à côté ?
Parce que si elle n'était plus là, alors il fallait trouver le vide.
Et le vide, c'est difficile.
J'ai appelé.
Confirmation.
Tombe rose marbrée.
Mais pas de photos.
Pas de "voisins" à dénoncer.
Et puis ces mots : "Tu sais on a eu des nouvelles de ton père. Il a dit qu'il ne voulait pas s'occuper de la tombe de ses parents, que ce n'était pas son problème, qu'il s'en fichait".
Le froid alors plus tenace.
Le coeur alors plus rapide.
Si quelqu'un lui avait demandé pour ma mère, il n'y avait donc rien à espérer.
L'expression "je ne donnerais pas cher de sa peau" aurait pu me faire sourire mais je n'y parvenais plus.
Je me suis mise à pleurer.
C'était trop.
Trop dur de ne pas la retrouver.
Trop dur de me dire que mon père s'en foutait.
Trop dur de réaliser que mon frère aussi s'en foutait.
Trop dur de me retrouver seule encore à gérer tout le merdier.
Enfin non, pas seule.
Il ne faut pas être injuste.
Ma tante, en larmes aussi à mes côtés.
Et mon oncle, bouleversé.
On était tous là, en vrac, le coeur en bandoulière et les yeux bien mouillés.
On a raccroché.
Et choisi un plan de bataille.
On allait tout refaire en passant par l'autre entrée.
On l'a fait.
Trente minutes de marche.
Zéro succès.
On allait regarder le plan à l'entrée et réfléchir encore à l'endroit où elle pourrait être placée.
On l'a fait.
Et refait.
Chou blanc.
Encore.
Je me suis sentie petite, si petite alors.
Et si fatiguée.
je me suis sentie coupable aussi.
Si tout ça était arrivé, c'était ma faute.
C'était moi qui avait laissé faire, moi qui n'avait pas pris les choses en mains assez tôt.
Je m'accusais de tous les maux.
Oubliant au passage que tout le reste de ma famille s'en foutait, et était au moins aussi responsable que moi.
Mon père le premier, parti en emportant (ou en jetant) tous les papiers.
Mais c'était moi que je maudissais.
Mon oncle et ma tante étaient fermés, tendus, déprimés.
Deux heures que nous étions là.
Il fallait rentrer.
Fêter l'anniversaire de mon fils, faire bonne figure quand on allait rentrer.
Je me demandais déjà comment j'allais y arriver.
On a décidé de parcourir une dernière fois la première allée.
Celle que nous avions tous spontanément choisie à notre arrivée.
Si elle avait été déterrée, alors quelqu'un avait été mis à sa place.
on ne démolissait pas une tombe pour rien, ça coûtait trop cher.
Questions pratiques.
Et horreurs banales.
Alors j'ai parcouru le chemin.
Et regardé les dates.
Si on l'avait déterrée, c'était autour de 2010 au plus tôt.
J'ai parcouru l'allée.
Aucune tombe ne correspondait.
Je réfléchissait à voix haute auprès de oncle et ma tante qui me suivaient.
J'ai fini par m'arrêter devant une tombe de 2011, Monsieur Petit, et par dire "C'est celle ci qui s'en rapproche le plus mais ça ne correspond pas, et la tombe d'à côté n'est même pas rose !".
J'ai baissé les yeux machinalement.
Et soudain, à travers la mousse et la poussière, à travers la saleté, j'ai lu "Marie Travaillot".
Elle était là.
Depuis le début.
Emme tentait de m'appeler.
De me faire un signe.
La tombe était noire.
Et sans stelle.
Nous étions passés devant mille fois chacun, mais aucun de nous ne l'avait trouvée !
Mon coeur a explosé, et j'ai pleuré, de soulagement cette fois ...
Trois personnes qui dansent devant une tombe, ça ne devait pas souvent leur arriver à tous ces gens enterrés.
Ils ont sans doute dû rire encore plus quand ils nous ont vus dans la minute aller chercher de l'eau, un chiffon, et râcler, nettoyer, arroser, astiquer cette tombe.
Cette tombe enfin retrouvée.
Dans la joie, dans les rires, nous avons nettoyé et rendu l'endroit immaculé.
Et puis nous avons prié.
Silencieusement.
Reconnaissants.
Tellement, tellement soulagés.
Et puis je me suis promis.
De revenir plus souvent.
Et même d'y emmener mes enfants.
De ne plus voir dans ce lieu un tombeau de douleur.
Mais un endroit de recueillement.
Une place paisible où penser à ma maman.
Celle qui m'a appris à ne jamais lâcher.
Celle qui m'a donné la force de toujours m'accrocher.
Celle qui m'a montré que croire jusqu'au bout, même quand ça semble foutu, même quand on vit le plus mauvais, croire est définitivement la seule option pour tenir debout dans la dignité.
Celle qui m'a appris, par dessus tout, à rire des situations même les plus moches, mêmes les plus glauques.
Celle qui a fait de moi l'enfant que j'étais, et la femme que je suis aujourd'hui.
Je suis convaincue que quelque part, d'une façon ou d'une autre, elle me voyait.
J'ai espéré qu'elle était fière de moi.
Comme je suis fière, tellement fière d'être la fille de cette femme là.
Une femme morte.
Une femme enterrée.
Mais une femme debout.
Debout dans mon coeur et dans mes pensées.
Cette femme que j'aime, qui me manque, et que je ne pourrai jamais oublier.






lundi 28 septembre 2015

Message d'outre tombe (part I)



Ce vendredi là, après avoir chassé les monstres et les fantômes au coeur d'un commissariat un peu vétuste, j'avais besoin de prendre l'air.
Le cimetière ne te semble peut être pas le meilleur endroit et pourtant ...
Il faisait beau, un ciel d'un bleu limpide et la chaleur du soleil qui réchauffait mon corps, mon coeur, mon âme.
Je devais aller chercher ma mère.
Pourquoi me diras tu ?
Parce que cet été, j'ai réalisé qu'il y avait près de 23 ans qu'elle était morte.
Et cette question, terrible, dans ma tête : combien de temps on garde les morts dans une tombe ?
Je veux dire combien de temps pour une concession au cimetière ?
La question paraît un peu con, posée comme ça.
Mais je n'avais rien.
Aucun papier, aucun droit sur cette tombe.
Ma mère a été enterrée l'année de mes 18 ans, par mon père, qui était encore parmi nous.
La suite, tu la connais (ou pas), il s'est enfui, a tout jeté, tout bradé, tout détruit.
Alors la tombe ...
Et moi j'ai toujours détesté les cimetières.
Je ne crois pas que les gens soient "là" après leur mort.
Je crois que ce sont leurs ossements.
Et que je n'ai pas très envie de venir les écouter se dissoudre dans la terre grasse et humide.
Alors je n'ai pas mis les pieds devant cette tombe, à part une ou deux fois.
C'est pour cela que j'ai flippé.
Que je me suis demandé si elle était toujours là.
Que j'ai eu peur que la concession ne soit arrivée à son terme, et les ossements de ma mère disséminés dans la fosse commune comme on dit.
Tu vois,l'été je pourrais penser à manger des glaces mais non.
Je pense à des trucs distrayants comme la tombe de ma mère.
Punaise, il est vraiment temps que je m'abonne à Voici je crois !
Bref, j'en étais à cette question quand j'ai commencé à me dire qu'il fallait donc que je contacte le cimetière.
Pour leur demander, pour la durée de la concession.
J'ai cherché le numéro dans l'annuaire.
Plus de numéro.
J'ai cherché encore sur internet.
Et j'ai vu qu'il n'y avait plus de personnel sur les lieux du cimetière à Fontainebleau.
Il fallait appeler la mairie.
Service de l'état civil.
Alors j'ai appelé.
"Bonjour, je vous appelle parce que j'ai perdu la tombe de ma mère, pouvez vous m'aider ?".
Ma question était évidemment moins brusque, mais c'est un peu le fonde l'affaire tout de même.
La personne a écouté mon histoire.
Elle semblait très ennuyée.
Elle m'a laissé expliquer, puis elle a prix une grande inspiration et m'a dit "Je suis désolée mais je ne peux pas vous aider".
Ah.
Et pourquoi ?
"En fait, le logiciel qui identifie les tombes et les concessions est en panne depuis plusieurs jours et nous ne parvenons pas à le réparer".
J'ai souri.
Je t'assure.
J'ai souri car je me suis dit que la probabilité pour que ma mère meure, soit enterrée sur ordre de mon père, que celui ci se barre en Inde sauver le monde, et que le logiciel qui sert à la localiser tomber en panne juste à la période où je cherche à la retrouver, franchement, tu avoueras que l'infinitésimale probabilité qu'une telle hérésie se produise avait de quoi me faire sourire.
J'avais perdu ma mère.
Pour la deuxième fois en fait.
Il ne me restait plus qu'une solution : aller sur place et tenter de la retrouver.
C'est ainsi que je me suis rendue, ce vendredi après le commissariat, au cimetière de Fontainebleau.
Je me suis garée, et je suis allée directement dans une allée contre le mur d'enceinte.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais persuadée que c'était la bonne allée.
J'avais pris soin de demander à ma tante si elle se souvenait de la couleur de la tombe.
Dans mon esprit, elle était marbrée rose pâle, avec une stelle.
J'ai parcouru l'allée.
Rien de tel.
J'ai parcouru l'allée d'à côté.
Rien non plus.
Alors j'ai commencé à arpenter le cimetière.
Toutes les tombes.
Toutes les allées.
Toutes les roses marbrées.
Toutes les stelles.
Et rien.
J'ai marché une heure, deux heures, dans ce cimetière ensoleillé.
Et rien.
Je me suis assise, et j'ai ri.
Il n'y avait pas de quoi me diras tu.
Mais la situation sur le moment me semblait aussi improbable que comique.
J'avais perdu ma mère.
Et la mairie aussi l'avait perdue.
C'était quand même un beau bordel ce cimetière !
Et puis il y avait le problème de mon fou rire qui montait.
A cause des noms sur les tombes.
Je sais bien que ce n'est pas un endroit pour rire.
Mais quand même.
Quand tu croises la tombe d'un Monsieur LETERME ...
Ou d'une Madame LAFIN.
C'est difficile de ne pas avoir envie de rire, nerveusement.
Bref, j'étais paumée, la mairie ne pouvait pas m'aider, mon père ne pouvait pas m'aider, qui pouvait bien me filer un coup de main ?
J'ai bien vu une personne dans le cimetière.
Mais je n'ai pas osé.
Elle avait des brassées de fleurs, en pots, en vases, en bouquets, et entretenait aux petits oignons une tombe rutilante.
Comment est ce que j'aurais pu aller la voir en lui disant que moi j'avais perdu la tombe de ma propre mère ?!
J'ai pas osé.
Je me suis assise au soleil, sur un muret, pas sur une tombe, et j'ai laissé la chaleur m'engourdir.
Je n'avais pas peur.
Ma tante venait la semaine suivante pour me voir.
On irait.
On irait ensemble, elle se souviendrait forcément de l'endroit.
Elle se souviendrait là où moi j'avais laissé ma mémoire tout effacer, peut être pour me protéger.
Je n'étais pas inquiète.
Juste un peu fatiguée.
Alors je me suis levée, et je suis partie sans me retourner.
Persuadée que tout allait vite et bien s'arranger.

lundi 21 septembre 2015

Division "Haine" ?



C'était vendredi dernier.
Ca aurait pu être un vendredi comme un autre.
Mais non.
Je le savais depuis plusieurs jours, ce vendredi là il me faudrait être centrée.
J'avais passé quelques journées tendues, avant, à anticiper le stress de cette date.
Je suis arrivée au commissariat à 10h pile.
Heure de la convocation.
La vieille affaire de moeurs qui remonte à la surface plus de 30 ans après.
L'enquête autour de tout le voisinage pour débusquer le monstre.
La porte du commissariat ouverte, il a fallu monter dans les étages pour rejoindre celle avec qui j'allais partager la matinée.
Couloirs sombres et sales.
Escaliers souillés.
"Des toilettes ?".
"Non madame ce n'est pas possible de vous laisser aller aux toilettes il n'y a que celles pour les agents et celles pour les prévenus".
Pas de soupape pour mon mal de ventre.
La nausée, il faudrait faire avec aussi.
Entrer dans ce petit bureau, s'assoir sur cette petite chaise, en face de cette petite femme.
Pas vraiment chaleureuse, mais pas froide en tous cas.
Carrée.
Rationnelle.
Des questions.
Qui appellent d'autres questions.
Qui appellent encore d'autres questions.
Faire remonter les souvenirs.
Forcer la porte de sa mémoire.
Bulle après bulle, tenter de laisser éclater la vérité.
Le dépôt.
Toute la merde en fait.
Remuer le fond du bocal pour permettre à l'enquête d'avancer.
Ma place est assurément la plus enviable dans le lot de celles qui ont témoigné déjà.
J'ai été la moins touchée.
Dans tous les sens du terme.
Mais cela m'a pourtant marquée.
Les demandes insidieuses pour me faire entrer dans cette pièce avant de la fermer.
L'insistance à me faire me déshabiller pour prendre des photos de mon corps tellement jeune.
Le sourire et les paroles suaves en me montrant celles prises de sa fille de 17 ans, nue sous son objectif.
Le week end entier où mes parents m'avaient laissées là-bas.
L'impossibilité, encore aujourd'hui, de comprendre comment et pourquoi.
La peur.
Durant ces 48 heures, la peur.
Ce sentiment de ce ne pas être en sécurité.
Trouver sur mon oreiller de petite fille de 10 ans un mot de sa main.
Un mot ou plutôt un courrier.
Qui me disait qu'il m'aimait.
Qu'il me disait qu'il était amoureux, ou amoureux de moi.
Parce que j'étais si jolie.
Et que je lui rappelais tellement celle qu'il avait aimée à 16 ans.
Voir écrit noir sur blanc qu'il voulait savoir si moi aussi je l'aimais.
Voir écrit que je devais répondre.
Qu'il viendrait chercher une réponse à ce courrier.
M'effondrer sur le lit, assise ou plut assommée.
Me revoir les mains moites, le coeur battant la chamade.
Me revoir tenter de trouver quoi répondre.
Quoi répondre à ce type de 40 ans qui m'aimait ???
A part qu'il me faisait peur.
A part que j'étais enfermée chez lui jusqu'au dimanche encore.
Répondre que je ne savais pas.
Que je l'aimais bien.
répondre en espérant que ça lui suffirait.
Et trembler.
Tout le weekend, m'enfermer.
Toilettes, salle de bains, me retenir, ne pas y aller.
Fermer à clé.
Tout fermer à clé.
Ces moments là ne sont rien à côté de ce que les autres ont enduré.
Mais ils m'ont longtemps dérangée.
Il a fallu les faire sortir.
M'en affranchir.
Remuer tous ces souvenirs, faire appel au passé.
Convoquer les démons, les voir danser sous mes yeux fermés.
Presque 3h en immersion totale avec moi-même.
Avec mes souvenirs.
La sensation qu'il fallait en passer par là pour avancer.
Pour moi, mais surtout pour les autres.
La femme écoutait, écoutait, écoutait.
Elle a fini par taper une déposition.
J'ai signé.
Echange de numéros pour les besoins du dossier.
Main serrée.
Ferme mais froide.
Et puis redescendre.
Ou plutôt remonter à la surface.
Retrouver le monde des vivants.
Enfin pour quelques instants seulement ...
Après ?
Après il fallait continuer la journée.
Et l'enchaînement était on peut le dire de toute beauté.
Après, je devais aller chercher la tombe de ma mère.
Après, je devais tenter de la retrouver dans ce cimetière, moi qui n'y mets jamais les pieds.
Après, je devais aller voir s'il n'était pas déjà trop tard pour s'en occuper ...

Crédit photo : Bob

jeudi 13 août 2015

La grande table était déjà dressée sous le chêne ...



La grande table était déjà dressée sous le chêne.
La maison était remplie d'enfants.
Ils allaient, venaient, petites histoires et grands secrets.
La chaleur était encore présente malgré les 20h passées, mais elle était devenue plus supportable.
Dîner tard et dehors était comme chaque soir le petit plaisir de l'été.
Se sentir encore un peu libre, encore un peu décalé.
En vacances quoi.
Tout était maintenant prêt, il suffirait de les appeler.
Alors l'un d'entre nous a crié, ce cri familial récurrent : "A table !".
Ca n'a pas été d'une grande efficacité.
Le brouhaha des conversations des grands en bas et le silence des enfants en haut ont persisté.
Et puis tout à coup l'un d'entre nous s'est tu.
"Attendez".
Ca parlait, ça riait, ça continuait.
"Non attendez, taisez vous, tous".
Et là, dans le silence de cette belle soirée d'été, on les a entendus.
Parvenus depuis l'autre côté de la colline.
Glaçants.
Des cris.
Des hurlements plutôt.
Des râles presque animaux.
Ils provenaient d'un homme.
Si on peut encore appeler ça un homme.
Ils s'adressaient à une femme.
"Mais tu vas la fermer ta gueule sale pute ?!"
"Attends, reviens, reviens là, je vais t'arranger moi !".
"Non tu n'es qu'une salope, une grosse salope, une grosse pute !".
"Un jour je vais le faire, un jour je vais te tuer !".
Il éructait.
A s'en briser la voix même.
Face à ses cris, à ses hurlements inhumains, on n'entendait rien.
Un silence effrayant en réponse aux insultes.
Nous étions tous figés.
Aucun d'entre nous ne parlait.
Nos visages décomposés.
Nos mains tombées le long du corps.
Arrêt sur image.
Je ne sais plus qui a parlé le premier.
"C'est le voisin qui vit de l'autre côté".
"Je crois que les enfants l'ont déjà entendu".
"C'est affreux".
"La dernière fois on entendait une femme qui lui répondait".
"Mais qu'est ce qu'on peut faire ?"
"On ne sait pas vraiment ce qu'il fait".
"Peut être qu'il crie beaucoup mais ne passe jamais à l'acte".
"Et puis si on fait quelque chose, elle va peut être subir encore pire à titre de représailles".
C'est cette dernière phrase qui m'a sortie de ma torpeur.
A l'intérieur de ma tête, depuis les 10 minutes que cette scène atroce avait duré, j'avais déjà imaginé tant de choses.
Je voyais la femme prostrée.
Je ressentais presque la violence des mots, la violence des coups.
Je l'imaginais tenter de se recroqueviller pour y échapper.
Je l'imaginais cacher sa tête tant bien que mal sous son bras, avec son coeur qui battait la chamade, avec cette peur viscérale qui la tenait.
Sans défense.
Ca hurlait à l'intérieur de mon crâne.
"Mais bordel elle est sans défense !".
J'ai fini par ouvrir la bouche.
J'ai fini par dire ce que j'en pensais.
J'ai parlé des chiffres.
Une femme sur dix en France est victime de violences conjugales.
Ils m'ont regardée, un peu estomaqués par cette information.
C'est vrai qu'on le sait, sans forcément y penser.
C'est vrai qu'on écoute, sans oser s'en mêler.
C'est vrai qu'on a peur, qu'on se dit que ça ne nous regarde pas.
Les enfants étaient finalement descendus, eux aussi figés dans une même inquiétude.
On les a renvoyés vers la télévision.
Qu'ils entendent des conneries plutôt que de la violence pure.
Les adultes en étaient encore à se regarder, à réfléchir.
Les cris s'étaient tus finalement.
Accalmie dérangeante.
Bonne ou mauvaise augure ?
Et puis une voix dans ce silence, enfin.
"Si demain on voit un fait divers dans le journal, aucun de nous ne pourra se le pardonner, vous le savez".
Bien sûr, nous le savions tous.
Il fallait juste le déclic pour sortir de l'incrédulité.
Alors on a fait la seule chose qui nous paraissait sensée.
On a appelé à l'aide.
On a appelé les flics.
Ils sont venus après 15 minutes interminables de silence sur la colline.
Elle était peut être morte.
C'est ce que je me disais.
Morte sous les coups et la rage de celui qui avait un tel besoin d'évacuer la violence qui le rongeait.C
Comme un cancer de l'âme.
J'étais tétanisée.
Quelques minutes plus tard, le téléphone retentissait.
C'était eux.
Ils y étaient allés.
"Ne vous inquiétez pas, une simple dispute par téléphone, il n'y avait personne au domicile après le propriétaire, un peu aviné".
Et puis voilà.
et puis c'est tout.
On ne peut rien faire de plus pas vrai ?
Une femme est harcelée, menacée, violentée.
Cette fois là, c'était au téléphone.
Mais celle d'avant ?
Celle d'après ??
Et quand  bien même, quand bien même ce ne serait que par téléphone ?
De quel droit, de quel putain de droit un homme a-t-il le droit de traiter ainsi une femme, sa femme, de l'abreuver d'insultes, de l'agonir de cris, de haine ?
Tout le monde s'est finalement mis à table, soulagé, content de ne pas être resté sans rien faire.
Je comprenais.
Je comprenais cette sensation de se dire qu'au moins on n'a pas été complices, qu'on a fait quelque chose pour l'arrêter, qu'on a tenté de sauver le drame.
Mais moi je n'avais pas faim.
La sensation de nausée persistait.
Quelque part, il y avait cette femme.
Quelque part il y avait cette femme qui avait enfin pu raccrocher.
Peut être.
Mais j'imaginais le tsunami dans sa tête.
J'imaginais le temps qu'il allait lui falloir pour tenter de se calmer.
J'imaginais les battements trop rapides de son coeur.
La valse folle de ses pensées.
Quelque part, je le savais, il y avait cette femme.
Une femme prostrée.


Crédit photo : Stéphane Broc