mardi 27 octobre 2015

L'homme qui avait vu le temps s'arrêter ...




Il ne faut pas que je sois en retard.
Ca avait été mon premier réflexe.
Ma pensée zéro de la journée.
Le réveil avait sonné ce mardi là et je m'étais préparé mentalement.
La semaine précédente, il y avait eu le rendez vous chez le médecin généraliste, le suivi classique pour mon rein un peu fragile mais en bonne forme quand même.
La routine bi annuelle quoi.
J'avais attendu une bonne heure dans la salle d'attente du docteur Gendron.
Magazines fanés des années 2000, sièges inconfortables, patients impatients.
Il avait passé la tête dans l'entrebâillement de la porte de son bureau et avait prononcé mon nom.
Je m'étais levé, sans inquiétude, et j'étais entré.
Examen de routine, projection sur l'avenir, rien de grave en somme.
Il avait examiné mon corps, relu mes résultats d'analyse, et il avait juste dit qu'il aimerait avoir une petite échographie de tout ça.
Il avait donc décroché son téléphone pour m'obtenir un rendez vous rapide à l'hôpital.
M'avait demandé de faire exactement le même appel en sortant de son cabinet, afin de confirmer.
Il me restait deux jours avant la date prévue.
Deux jours à me questionner un peu mais sans plus.
Et donc c'était ce mardi, là, ce matin là, ce jour là.
Encore abruti des heures de la nuit, je m'étais levé doucement.
Sophie dormait encore à mes côtés, insensible à l'alarme feutrée qui s'échappait de mon portable.
Elle s'est tournée mollement.
Le drap m'a offert une vue de son épaule et un peu plus.
J'ai souri.
J'ai remonté le drap rapidement, et je suis sorti de la chambre.
J'ai enchaîné.
Gestes quotidiens, mécaniques.
Lancer la cafetière.
Sortir le beurre du frigo.
Réveiller les enfants.
Prendre une douche brûlante.
M'habiller.
La vie quoi.
Et puis partir, retrouver le bureau.
En ces jours de canicule, bénir le temps des immeubles climatisés.
Travailler toute la matinée, ne pas la voir passer, ne pas pourvoir penser.
Et puis soudain, midi.
Il était déjà temps de me rendre à Robert Debré.
J'ai fait le trajet à pied.
Il faisait une chaleur à crever.
Je suis arrivé dans le dédale hospitalier.
Longs couloirs glauques.
Silence.
Absence de vie.
Absence de vies.
Absence d'envie aussi.
J'ai enfin trouvé la bonne aile, la bonne salle.
Je me suis assis sur les sièges en métal troués.
Inconfortables.
Les tables étaient vides, au point que j'aurais même été heureux de trouver un vieux Paris Match à me mettre sous la dent.
Je devais me présenter à l'assistante du Professeur Schuller mais l'assistante avait dû partir pour déjeuner.
Tout était désert.
Le médecin a ouvert la porte d'un coup sec et m'a fait entrer.
Elle a pris le courrier de mon médecin sans me jeter un regard et l'a ouverte pour la parcourir.
Moi je me suis assis bêtement, et je l'ai dévisagée.
Elle était belle.
Une femme de 40 ans peut être.
Suédoise d'origine sûrement.
Grande, sportive manifestement.
Un ravissant décolleté sous la blouse.
J'aurais aimé rêver à son corps un instant.
Mais elle m'a vite ramené à la réalité.
"Nous allons faire cette échographie du rein tout de suite" a-t-elle dit.
"Déshabillez vous".
Je me souviens m'être senti gêné.
Gêné de me déshabiller devant une si jolie femme.
Mais je me suis exécuté.
"Non gardez vos sous-vêtements" a t-telle ajouté alors que j'étais sur le point de me mettre totalement à nu.
"Et allongez vous".
Sur la table, ce bout de papier stérile qui pique la peau.
Sur le corps, le gel froid et gluant.
Et puis le passage de la machine sur mon flanc, sur mon dos ...
Geste répétitifs, elle cherche, cherche, cherche.
Elle insiste.
Revient sur une zone.
Fronce les sourcils.
Insiste encore un peu.
Puis range le matériel.
Me donne froidement un vieux papier tout rêche pour m'essuyer.
Me demande de me rhabiller.
Et d'attendre dans le couloir.
Elle a ce regard fermé.
Celui qui dit "merde j'ai trouvé quelque chose".
Celui qui te fait penser que ta journée ne va pas se dérouler comme tu l'imaginais.
Mais j'obéis.
Con et poli.
J'attends.
Dans ce hall froid et impersonnel, j'attends et j'entends.
Les voix.
Les voix dans ma tête.
Celles qui me disent les mots que je ne veux pas entendre.
"Tu vas mourir".
"C'est un cancer".
"Tu sais que c'est grave".
"As tu seulement embrassé ta femme ce matin ?"
"As tu dis à tes enfants combien tu les aimais ?"
"As tu serré les mains des amis, rappelé ceux qui te manquaient ?"
"As tu oublié ce putain d'essentiel, bouffé par le quotidien monstrueux ?"
Les minutes sont devenues des heures.
Les heures des mois entiers.
Le tic tac de la pendule au dessus de ta tête.
Et pourtant les aiguilles qui ne bougent pas.
Le temps qui s'est arrêté.
Et puis soudain, elle est sortie.
Le médecin est sorti de son antre.
Et elle m'a dit ces quelques mots.
"Il y a quelque chose d'anormal sur votre échographie."
Le ciel s'est abattu sur ma tête.
Mon coeur de battre s'est arrêté.
Les battements de mon pouls ont pris tout l'espace sonore de mon cerveau.
Tout.
Boum. Boum. Boum. Boum.
Toute la place.
Je n'ai entendu le reste de ses mots que dans un bourdonnement lointain.
"Une masse. Anodine ou sévère. Devrez faire des examens complémentaires. Etonnée que vous n'ayez pas de douleurs. Dois vérifier quelque chose avant tout. Ne pas vous inquiéter. Mais prendrons rendez vous rapidement pour un contrôle. Devrez vous surveiller".
Elle m'a planté là.
Avec mon coeur en bandoulière.
Je suis resté debout au milieu de cette salle pleine de sièges vides.
L'horloge a continué à tourner.
Sans doute.
Je ne sais pas.
Je ne sais plus.
Je ne ressentais plus rien.
Je ne réalisais pas.
J'étais anéanti.
Je me suis laissé tomber sur une des ces atroces chaises métalliques, aussi métalliques et froides que le goût amer qui avait envahi ma bouche.
J'ai pris ma tête entre mes mains.
Et je me suis autorisé à pleurer.


mardi 29 septembre 2015

Message d'outre tombe (part II)



Je ne l'avais donc pas retrouvée ce vendredi là, où j'avais erré deux heures durant entre les tombes.
Et puis il y avait eu la visite de ma tante et mon oncle.
Je misais tout sur eux.
Sur leur mémoire.
Sur leur force aussi.
Nous avons quitté la maison et nous nous somme dirigés vers le cimetière, ensemble, certains de trouver rapidement notre chemin vers celle qui nous unissait au delà de la mort.
Nous sommes entrés et j'ai suivi leurs pas.
Ils se sont dirigés spontanément vers le lieu qui m'avait attirée la semaine précédente.
Ils ont longé les tombes des soldats morts pour la France.
ils sont pris à gauche ensuite.
L'allée s'ouvrait devant eux, et derrière, le mur d'enceinte les enserrait.
Ils ont avancé, d'abord à pas rapides, puis en ralentissant.
J'ai tout de suite compris.
Ils cherchaient.
Donc ils ne trouvaient pas.
Ils sont arrivés au bout de l'allée.
Ont tourné vers moi leurs visages perplexes.
"Mais ..."
"Mais c'était pourtant là ..."
Je n'ai rien répondu.
Je le croyais, comme eux.
Nous avons fait demi tour,  nous sommes revenus sur nos pas pour reprendre cette allée, plus lentement, plus intensément.
Mais toujours rien.
Nous cherchions tous une tombe de marbre rose, avec une stelle sur laquelle seraient gravés ses deux noms, celui de jeune fille et celui d'épouse.
Après avoir refait trois fois cette allée sans succès, je les ai vus réfléchir.
Et passer par les mêmes réflexions que moi la semaine auparavant.
Si ce n'est pas cette allée, alors il faut chercher ailleurs.
Et de parcourir les autres allées.
Et de chercher parmi le tombes.
Une rose.
Marbrée.
Avec ses deux noms.
Nous en étions tous absolument sûrs.
Le cimetière en long, en large et en travers.
Encore.
Et encore.
Les beaux sourires affichés en arrivant commençaient à s'effriter dangereusement.
Parce que soudain, le doute.
Le doute s'infiltrait en nous comme les mauvaises herbes le long des trottoirs.
Le doute qui balaie tout, qui te violente, qui te met à terre.
Parce que si on ne la trouvait pas cette tombe, est ce que ça voulait dire que ...
Pouvait il être trop tard ?
Est ce que j'avais laissé passer un délai irrévocable ?
Est ce que parce que je n'aimais pas les cimetières, j'avais laissé le corps de ma mère être condamné à tomber dans la fosse commune ?
J'avais peur.
Soudain tellement peur.
Sueur froide, coeur qui bat trop fort.
Je sentais la boule monter dans ma gorge.
Une idée.
Il fallait trouver une piste.
J'ai décidé d'appeler un oncle toulousain, peut être avait il des photos ?
De la tombe de ma mère, ou de celle d'à côté ?
Parce que si elle n'était plus là, alors il fallait trouver le vide.
Et le vide, c'est difficile.
J'ai appelé.
Confirmation.
Tombe rose marbrée.
Mais pas de photos.
Pas de "voisins" à dénoncer.
Et puis ces mots : "Tu sais on a eu des nouvelles de ton père. Il a dit qu'il ne voulait pas s'occuper de la tombe de ses parents, que ce n'était pas son problème, qu'il s'en fichait".
Le froid alors plus tenace.
Le coeur alors plus rapide.
Si quelqu'un lui avait demandé pour ma mère, il n'y avait donc rien à espérer.
L'expression "je ne donnerais pas cher de sa peau" aurait pu me faire sourire mais je n'y parvenais plus.
Je me suis mise à pleurer.
C'était trop.
Trop dur de ne pas la retrouver.
Trop dur de me dire que mon père s'en foutait.
Trop dur de réaliser que mon frère aussi s'en foutait.
Trop dur de me retrouver seule encore à gérer tout le merdier.
Enfin non, pas seule.
Il ne faut pas être injuste.
Ma tante, en larmes aussi à mes côtés.
Et mon oncle, bouleversé.
On était tous là, en vrac, le coeur en bandoulière et les yeux bien mouillés.
On a raccroché.
Et choisi un plan de bataille.
On allait tout refaire en passant par l'autre entrée.
On l'a fait.
Trente minutes de marche.
Zéro succès.
On allait regarder le plan à l'entrée et réfléchir encore à l'endroit où elle pourrait être placée.
On l'a fait.
Et refait.
Chou blanc.
Encore.
Je me suis sentie petite, si petite alors.
Et si fatiguée.
je me suis sentie coupable aussi.
Si tout ça était arrivé, c'était ma faute.
C'était moi qui avait laissé faire, moi qui n'avait pas pris les choses en mains assez tôt.
Je m'accusais de tous les maux.
Oubliant au passage que tout le reste de ma famille s'en foutait, et était au moins aussi responsable que moi.
Mon père le premier, parti en emportant (ou en jetant) tous les papiers.
Mais c'était moi que je maudissais.
Mon oncle et ma tante étaient fermés, tendus, déprimés.
Deux heures que nous étions là.
Il fallait rentrer.
Fêter l'anniversaire de mon fils, faire bonne figure quand on allait rentrer.
Je me demandais déjà comment j'allais y arriver.
On a décidé de parcourir une dernière fois la première allée.
Celle que nous avions tous spontanément choisie à notre arrivée.
Si elle avait été déterrée, alors quelqu'un avait été mis à sa place.
on ne démolissait pas une tombe pour rien, ça coûtait trop cher.
Questions pratiques.
Et horreurs banales.
Alors j'ai parcouru le chemin.
Et regardé les dates.
Si on l'avait déterrée, c'était autour de 2010 au plus tôt.
J'ai parcouru l'allée.
Aucune tombe ne correspondait.
Je réfléchissait à voix haute auprès de oncle et ma tante qui me suivaient.
J'ai fini par m'arrêter devant une tombe de 2011, Monsieur Petit, et par dire "C'est celle ci qui s'en rapproche le plus mais ça ne correspond pas, et la tombe d'à côté n'est même pas rose !".
J'ai baissé les yeux machinalement.
Et soudain, à travers la mousse et la poussière, à travers la saleté, j'ai lu "Marie Travaillot".
Elle était là.
Depuis le début.
Emme tentait de m'appeler.
De me faire un signe.
La tombe était noire.
Et sans stelle.
Nous étions passés devant mille fois chacun, mais aucun de nous ne l'avait trouvée !
Mon coeur a explosé, et j'ai pleuré, de soulagement cette fois ...
Trois personnes qui dansent devant une tombe, ça ne devait pas souvent leur arriver à tous ces gens enterrés.
Ils ont sans doute dû rire encore plus quand ils nous ont vus dans la minute aller chercher de l'eau, un chiffon, et râcler, nettoyer, arroser, astiquer cette tombe.
Cette tombe enfin retrouvée.
Dans la joie, dans les rires, nous avons nettoyé et rendu l'endroit immaculé.
Et puis nous avons prié.
Silencieusement.
Reconnaissants.
Tellement, tellement soulagés.
Et puis je me suis promis.
De revenir plus souvent.
Et même d'y emmener mes enfants.
De ne plus voir dans ce lieu un tombeau de douleur.
Mais un endroit de recueillement.
Une place paisible où penser à ma maman.
Celle qui m'a appris à ne jamais lâcher.
Celle qui m'a donné la force de toujours m'accrocher.
Celle qui m'a montré que croire jusqu'au bout, même quand ça semble foutu, même quand on vit le plus mauvais, croire est définitivement la seule option pour tenir debout dans la dignité.
Celle qui m'a appris, par dessus tout, à rire des situations même les plus moches, mêmes les plus glauques.
Celle qui a fait de moi l'enfant que j'étais, et la femme que je suis aujourd'hui.
Je suis convaincue que quelque part, d'une façon ou d'une autre, elle me voyait.
J'ai espéré qu'elle était fière de moi.
Comme je suis fière, tellement fière d'être la fille de cette femme là.
Une femme morte.
Une femme enterrée.
Mais une femme debout.
Debout dans mon coeur et dans mes pensées.
Cette femme que j'aime, qui me manque, et que je ne pourrai jamais oublier.






lundi 28 septembre 2015

Message d'outre tombe (part I)



Ce vendredi là, après avoir chassé les monstres et les fantômes au coeur d'un commissariat un peu vétuste, j'avais besoin de prendre l'air.
Le cimetière ne te semble peut être pas le meilleur endroit et pourtant ...
Il faisait beau, un ciel d'un bleu limpide et la chaleur du soleil qui réchauffait mon corps, mon coeur, mon âme.
Je devais aller chercher ma mère.
Pourquoi me diras tu ?
Parce que cet été, j'ai réalisé qu'il y avait près de 23 ans qu'elle était morte.
Et cette question, terrible, dans ma tête : combien de temps on garde les morts dans une tombe ?
Je veux dire combien de temps pour une concession au cimetière ?
La question paraît un peu con, posée comme ça.
Mais je n'avais rien.
Aucun papier, aucun droit sur cette tombe.
Ma mère a été enterrée l'année de mes 18 ans, par mon père, qui était encore parmi nous.
La suite, tu la connais (ou pas), il s'est enfui, a tout jeté, tout bradé, tout détruit.
Alors la tombe ...
Et moi j'ai toujours détesté les cimetières.
Je ne crois pas que les gens soient "là" après leur mort.
Je crois que ce sont leurs ossements.
Et que je n'ai pas très envie de venir les écouter se dissoudre dans la terre grasse et humide.
Alors je n'ai pas mis les pieds devant cette tombe, à part une ou deux fois.
C'est pour cela que j'ai flippé.
Que je me suis demandé si elle était toujours là.
Que j'ai eu peur que la concession ne soit arrivée à son terme, et les ossements de ma mère disséminés dans la fosse commune comme on dit.
Tu vois,l'été je pourrais penser à manger des glaces mais non.
Je pense à des trucs distrayants comme la tombe de ma mère.
Punaise, il est vraiment temps que je m'abonne à Voici je crois !
Bref, j'en étais à cette question quand j'ai commencé à me dire qu'il fallait donc que je contacte le cimetière.
Pour leur demander, pour la durée de la concession.
J'ai cherché le numéro dans l'annuaire.
Plus de numéro.
J'ai cherché encore sur internet.
Et j'ai vu qu'il n'y avait plus de personnel sur les lieux du cimetière à Fontainebleau.
Il fallait appeler la mairie.
Service de l'état civil.
Alors j'ai appelé.
"Bonjour, je vous appelle parce que j'ai perdu la tombe de ma mère, pouvez vous m'aider ?".
Ma question était évidemment moins brusque, mais c'est un peu le fonde l'affaire tout de même.
La personne a écouté mon histoire.
Elle semblait très ennuyée.
Elle m'a laissé expliquer, puis elle a prix une grande inspiration et m'a dit "Je suis désolée mais je ne peux pas vous aider".
Ah.
Et pourquoi ?
"En fait, le logiciel qui identifie les tombes et les concessions est en panne depuis plusieurs jours et nous ne parvenons pas à le réparer".
J'ai souri.
Je t'assure.
J'ai souri car je me suis dit que la probabilité pour que ma mère meure, soit enterrée sur ordre de mon père, que celui ci se barre en Inde sauver le monde, et que le logiciel qui sert à la localiser tomber en panne juste à la période où je cherche à la retrouver, franchement, tu avoueras que l'infinitésimale probabilité qu'une telle hérésie se produise avait de quoi me faire sourire.
J'avais perdu ma mère.
Pour la deuxième fois en fait.
Il ne me restait plus qu'une solution : aller sur place et tenter de la retrouver.
C'est ainsi que je me suis rendue, ce vendredi après le commissariat, au cimetière de Fontainebleau.
Je me suis garée, et je suis allée directement dans une allée contre le mur d'enceinte.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais persuadée que c'était la bonne allée.
J'avais pris soin de demander à ma tante si elle se souvenait de la couleur de la tombe.
Dans mon esprit, elle était marbrée rose pâle, avec une stelle.
J'ai parcouru l'allée.
Rien de tel.
J'ai parcouru l'allée d'à côté.
Rien non plus.
Alors j'ai commencé à arpenter le cimetière.
Toutes les tombes.
Toutes les allées.
Toutes les roses marbrées.
Toutes les stelles.
Et rien.
J'ai marché une heure, deux heures, dans ce cimetière ensoleillé.
Et rien.
Je me suis assise, et j'ai ri.
Il n'y avait pas de quoi me diras tu.
Mais la situation sur le moment me semblait aussi improbable que comique.
J'avais perdu ma mère.
Et la mairie aussi l'avait perdue.
C'était quand même un beau bordel ce cimetière !
Et puis il y avait le problème de mon fou rire qui montait.
A cause des noms sur les tombes.
Je sais bien que ce n'est pas un endroit pour rire.
Mais quand même.
Quand tu croises la tombe d'un Monsieur LETERME ...
Ou d'une Madame LAFIN.
C'est difficile de ne pas avoir envie de rire, nerveusement.
Bref, j'étais paumée, la mairie ne pouvait pas m'aider, mon père ne pouvait pas m'aider, qui pouvait bien me filer un coup de main ?
J'ai bien vu une personne dans le cimetière.
Mais je n'ai pas osé.
Elle avait des brassées de fleurs, en pots, en vases, en bouquets, et entretenait aux petits oignons une tombe rutilante.
Comment est ce que j'aurais pu aller la voir en lui disant que moi j'avais perdu la tombe de ma propre mère ?!
J'ai pas osé.
Je me suis assise au soleil, sur un muret, pas sur une tombe, et j'ai laissé la chaleur m'engourdir.
Je n'avais pas peur.
Ma tante venait la semaine suivante pour me voir.
On irait.
On irait ensemble, elle se souviendrait forcément de l'endroit.
Elle se souviendrait là où moi j'avais laissé ma mémoire tout effacer, peut être pour me protéger.
Je n'étais pas inquiète.
Juste un peu fatiguée.
Alors je me suis levée, et je suis partie sans me retourner.
Persuadée que tout allait vite et bien s'arranger.

lundi 21 septembre 2015

Division "Haine" ?



C'était vendredi dernier.
Ca aurait pu être un vendredi comme un autre.
Mais non.
Je le savais depuis plusieurs jours, ce vendredi là il me faudrait être centrée.
J'avais passé quelques journées tendues, avant, à anticiper le stress de cette date.
Je suis arrivée au commissariat à 10h pile.
Heure de la convocation.
La vieille affaire de moeurs qui remonte à la surface plus de 30 ans après.
L'enquête autour de tout le voisinage pour débusquer le monstre.
La porte du commissariat ouverte, il a fallu monter dans les étages pour rejoindre celle avec qui j'allais partager la matinée.
Couloirs sombres et sales.
Escaliers souillés.
"Des toilettes ?".
"Non madame ce n'est pas possible de vous laisser aller aux toilettes il n'y a que celles pour les agents et celles pour les prévenus".
Pas de soupape pour mon mal de ventre.
La nausée, il faudrait faire avec aussi.
Entrer dans ce petit bureau, s'assoir sur cette petite chaise, en face de cette petite femme.
Pas vraiment chaleureuse, mais pas froide en tous cas.
Carrée.
Rationnelle.
Des questions.
Qui appellent d'autres questions.
Qui appellent encore d'autres questions.
Faire remonter les souvenirs.
Forcer la porte de sa mémoire.
Bulle après bulle, tenter de laisser éclater la vérité.
Le dépôt.
Toute la merde en fait.
Remuer le fond du bocal pour permettre à l'enquête d'avancer.
Ma place est assurément la plus enviable dans le lot de celles qui ont témoigné déjà.
J'ai été la moins touchée.
Dans tous les sens du terme.
Mais cela m'a pourtant marquée.
Les demandes insidieuses pour me faire entrer dans cette pièce avant de la fermer.
L'insistance à me faire me déshabiller pour prendre des photos de mon corps tellement jeune.
Le sourire et les paroles suaves en me montrant celles prises de sa fille de 17 ans, nue sous son objectif.
Le week end entier où mes parents m'avaient laissées là-bas.
L'impossibilité, encore aujourd'hui, de comprendre comment et pourquoi.
La peur.
Durant ces 48 heures, la peur.
Ce sentiment de ce ne pas être en sécurité.
Trouver sur mon oreiller de petite fille de 10 ans un mot de sa main.
Un mot ou plutôt un courrier.
Qui me disait qu'il m'aimait.
Qu'il me disait qu'il était amoureux, ou amoureux de moi.
Parce que j'étais si jolie.
Et que je lui rappelais tellement celle qu'il avait aimée à 16 ans.
Voir écrit noir sur blanc qu'il voulait savoir si moi aussi je l'aimais.
Voir écrit que je devais répondre.
Qu'il viendrait chercher une réponse à ce courrier.
M'effondrer sur le lit, assise ou plut assommée.
Me revoir les mains moites, le coeur battant la chamade.
Me revoir tenter de trouver quoi répondre.
Quoi répondre à ce type de 40 ans qui m'aimait ???
A part qu'il me faisait peur.
A part que j'étais enfermée chez lui jusqu'au dimanche encore.
Répondre que je ne savais pas.
Que je l'aimais bien.
répondre en espérant que ça lui suffirait.
Et trembler.
Tout le weekend, m'enfermer.
Toilettes, salle de bains, me retenir, ne pas y aller.
Fermer à clé.
Tout fermer à clé.
Ces moments là ne sont rien à côté de ce que les autres ont enduré.
Mais ils m'ont longtemps dérangée.
Il a fallu les faire sortir.
M'en affranchir.
Remuer tous ces souvenirs, faire appel au passé.
Convoquer les démons, les voir danser sous mes yeux fermés.
Presque 3h en immersion totale avec moi-même.
Avec mes souvenirs.
La sensation qu'il fallait en passer par là pour avancer.
Pour moi, mais surtout pour les autres.
La femme écoutait, écoutait, écoutait.
Elle a fini par taper une déposition.
J'ai signé.
Echange de numéros pour les besoins du dossier.
Main serrée.
Ferme mais froide.
Et puis redescendre.
Ou plutôt remonter à la surface.
Retrouver le monde des vivants.
Enfin pour quelques instants seulement ...
Après ?
Après il fallait continuer la journée.
Et l'enchaînement était on peut le dire de toute beauté.
Après, je devais aller chercher la tombe de ma mère.
Après, je devais tenter de la retrouver dans ce cimetière, moi qui n'y mets jamais les pieds.
Après, je devais aller voir s'il n'était pas déjà trop tard pour s'en occuper ...

Crédit photo : Bob

jeudi 13 août 2015

La grande table était déjà dressée sous le chêne ...



La grande table était déjà dressée sous le chêne.
La maison était remplie d'enfants.
Ils allaient, venaient, petites histoires et grands secrets.
La chaleur était encore présente malgré les 20h passées, mais elle était devenue plus supportable.
Dîner tard et dehors était comme chaque soir le petit plaisir de l'été.
Se sentir encore un peu libre, encore un peu décalé.
En vacances quoi.
Tout était maintenant prêt, il suffirait de les appeler.
Alors l'un d'entre nous a crié, ce cri familial récurrent : "A table !".
Ca n'a pas été d'une grande efficacité.
Le brouhaha des conversations des grands en bas et le silence des enfants en haut ont persisté.
Et puis tout à coup l'un d'entre nous s'est tu.
"Attendez".
Ca parlait, ça riait, ça continuait.
"Non attendez, taisez vous, tous".
Et là, dans le silence de cette belle soirée d'été, on les a entendus.
Parvenus depuis l'autre côté de la colline.
Glaçants.
Des cris.
Des hurlements plutôt.
Des râles presque animaux.
Ils provenaient d'un homme.
Si on peut encore appeler ça un homme.
Ils s'adressaient à une femme.
"Mais tu vas la fermer ta gueule sale pute ?!"
"Attends, reviens, reviens là, je vais t'arranger moi !".
"Non tu n'es qu'une salope, une grosse salope, une grosse pute !".
"Un jour je vais le faire, un jour je vais te tuer !".
Il éructait.
A s'en briser la voix même.
Face à ses cris, à ses hurlements inhumains, on n'entendait rien.
Un silence effrayant en réponse aux insultes.
Nous étions tous figés.
Aucun d'entre nous ne parlait.
Nos visages décomposés.
Nos mains tombées le long du corps.
Arrêt sur image.
Je ne sais plus qui a parlé le premier.
"C'est le voisin qui vit de l'autre côté".
"Je crois que les enfants l'ont déjà entendu".
"C'est affreux".
"La dernière fois on entendait une femme qui lui répondait".
"Mais qu'est ce qu'on peut faire ?"
"On ne sait pas vraiment ce qu'il fait".
"Peut être qu'il crie beaucoup mais ne passe jamais à l'acte".
"Et puis si on fait quelque chose, elle va peut être subir encore pire à titre de représailles".
C'est cette dernière phrase qui m'a sortie de ma torpeur.
A l'intérieur de ma tête, depuis les 10 minutes que cette scène atroce avait duré, j'avais déjà imaginé tant de choses.
Je voyais la femme prostrée.
Je ressentais presque la violence des mots, la violence des coups.
Je l'imaginais tenter de se recroqueviller pour y échapper.
Je l'imaginais cacher sa tête tant bien que mal sous son bras, avec son coeur qui battait la chamade, avec cette peur viscérale qui la tenait.
Sans défense.
Ca hurlait à l'intérieur de mon crâne.
"Mais bordel elle est sans défense !".
J'ai fini par ouvrir la bouche.
J'ai fini par dire ce que j'en pensais.
J'ai parlé des chiffres.
Une femme sur dix en France est victime de violences conjugales.
Ils m'ont regardée, un peu estomaqués par cette information.
C'est vrai qu'on le sait, sans forcément y penser.
C'est vrai qu'on écoute, sans oser s'en mêler.
C'est vrai qu'on a peur, qu'on se dit que ça ne nous regarde pas.
Les enfants étaient finalement descendus, eux aussi figés dans une même inquiétude.
On les a renvoyés vers la télévision.
Qu'ils entendent des conneries plutôt que de la violence pure.
Les adultes en étaient encore à se regarder, à réfléchir.
Les cris s'étaient tus finalement.
Accalmie dérangeante.
Bonne ou mauvaise augure ?
Et puis une voix dans ce silence, enfin.
"Si demain on voit un fait divers dans le journal, aucun de nous ne pourra se le pardonner, vous le savez".
Bien sûr, nous le savions tous.
Il fallait juste le déclic pour sortir de l'incrédulité.
Alors on a fait la seule chose qui nous paraissait sensée.
On a appelé à l'aide.
On a appelé les flics.
Ils sont venus après 15 minutes interminables de silence sur la colline.
Elle était peut être morte.
C'est ce que je me disais.
Morte sous les coups et la rage de celui qui avait un tel besoin d'évacuer la violence qui le rongeait.C
Comme un cancer de l'âme.
J'étais tétanisée.
Quelques minutes plus tard, le téléphone retentissait.
C'était eux.
Ils y étaient allés.
"Ne vous inquiétez pas, une simple dispute par téléphone, il n'y avait personne au domicile après le propriétaire, un peu aviné".
Et puis voilà.
et puis c'est tout.
On ne peut rien faire de plus pas vrai ?
Une femme est harcelée, menacée, violentée.
Cette fois là, c'était au téléphone.
Mais celle d'avant ?
Celle d'après ??
Et quand  bien même, quand bien même ce ne serait que par téléphone ?
De quel droit, de quel putain de droit un homme a-t-il le droit de traiter ainsi une femme, sa femme, de l'abreuver d'insultes, de l'agonir de cris, de haine ?
Tout le monde s'est finalement mis à table, soulagé, content de ne pas être resté sans rien faire.
Je comprenais.
Je comprenais cette sensation de se dire qu'au moins on n'a pas été complices, qu'on a fait quelque chose pour l'arrêter, qu'on a tenté de sauver le drame.
Mais moi je n'avais pas faim.
La sensation de nausée persistait.
Quelque part, il y avait cette femme.
Quelque part il y avait cette femme qui avait enfin pu raccrocher.
Peut être.
Mais j'imaginais le tsunami dans sa tête.
J'imaginais le temps qu'il allait lui falloir pour tenter de se calmer.
J'imaginais les battements trop rapides de son coeur.
La valse folle de ses pensées.
Quelque part, je le savais, il y avait cette femme.
Une femme prostrée.


Crédit photo : Stéphane Broc

samedi 1 août 2015

To the moon and back ...



Cette histoire, c'est l'histoire du Grand Amour.
Cette histoire j'ai eu un million de fois l'envie de commencer à te la raconter.
Mais je ne trouvais pas de biais, je ne savais comment.
Comment te l'expliquer sans la trahir, sans les trahir.
Comment te les présenter sans me tromper, sans te mentir.
Et puis il y a eu cette après midi partagée dans mon jardin, et ce réflexe, le bon réflexe, de vouloir les prendre en photo toutes les deux.
Cette histoire, c'est l'histoire du Grand Amour.
Il y a plus de 14 ans qu'elle dure, qu'elle tient contre vents et marées, contre bourrasques et tsunamis même, et qu'elle me donne des frissons et me cloue le bec.
J'ai cent, j'ai mille, j'ai une infinité d'émotions dont je pourrais te parler à propos d'elles.
Mais Elle ne me donne à chaque fois pas le choix, et je ne peux en retenir qu'une quand je les vois : l'amour.
Elle, c'est ma soeur.
Elle ne le sait pas je crois, mais elle sans sans doute une des plus belles femmes du monde.
Elle foule le sol en ayant l'air d'être comme nous, terriens, alors qu'il est évident quand on la connaît qu'elle ne peut être qu'un ange.
Elle a tellement vécu, tellement souffert, tellement pris de claques, que je me dis souvent que c'est elle qui aurait dû ouvrir un jour un blog pour raconter ses peines.
Elle dit parfois, et je la crois, que cette histoire avec sa fille est son plus beau cadeau et son plus grand chagrin.
Comment la personne que l'on aime le plus au monde peut elle être celle par qui (pour qui ?) on souffre le plus ?
C'est sans doute parce que je le connais comme elle, ce sentiment d'une atroce ambiguïté, que nous sommes si proches aujourd'hui.
Je sais le désir de sauver l'autre.
Je sais le besoin d'empêcher qu'il souffre.
Je sais l'impuissance, souvent, trop souvent ressentie.
Je sais l'angoisse, terrible, de ne jamais la revoir lorsque les pieds franchissent à rythmes trop fréquents les hôpitaux.
Je sais la joie de serrer dans ses bras celle qui est tout, en se disant que pour cette fois c'est encore passé.
Je sais la crainte intense de la fois suivante qui gâche tout cependant.
Je sais les combats.
Contre soi, pour ne jamais lâcher, jamais céder, jamais s'écrouler.
Contre la famille, qui ne comprend souvent pas grand chose à cette relation fusionnelle.
Contre les médecins, qui ne savent au fond pas quoi faire mais qui jouent malgré tout les puissants, ignorant celle qui sait, celle qui connaît le réel.
Contre la société toute entière, qui voudrait ne pas voir les personnes différentes, ou alors parquées quelque part, comme dans un zoo, qu'on ne visiterait pas de préférence.
Contre les a priori, contre les a posteriori, contre les cons et les méchants, contre les bons mais maladroits.
Contre la maladie, qu'on ne peut pas maîtriser, qui prend ou lâche selon son bon vouloir.
Je crois que je sais un peu tout cela, mais c'est elle qui le traverse chaque jour depuis 14 ans et ça me brise le coeur.
Cette femme dont tu aperçois le sourire radieux, cette femme a la beauté du coeur, celle de l'âme, celle qui vous transperce.
Elle est tellement, tellement au dessus de la mêlée.
J'aimerais qu'elle sache combien je suis fière d'elle, combien je suis fière qu'elle m'ait choisie pour soeur, combien je suis fière de son courage, de sa lumière, de tout ce qu'elle dégage sans s'en rendre compte.
Sa fille sourit aussi, blottie dans les bras de celle qui paraît être la seule à pouvoir la comprendre.
Je les trouve tellement touchantes toutes les deux.
L'histoire est bien trop longue, bien trop dure, bien trop belle aussi pour que je te la raconte en deux mots.
Mais je voulais juste que tu les voies.
Je voulais que tu poses sur elles ce même regard que je pose moi.
C'est peut être plus difficile quand on ne les connaît pas.
On a peur de la différence, elle nous effraie, elle nous gêne, et c'est probablement normal.
Mais je voulais que tu vois pour quelques minutes ce que je vois moi : une complicité entre une mère et sa fille, en dépit de l'absence de mots, en dépit de l'accumulation de maux.
Une puissance de télépathie fascinante, qui dépasse le handicap, qui s'impose à l'incompréhension.
Je voulais qu'on ne retienne, s'il fallait ne retenir qu'une chose, celle-ci, fondamentale : cette histoire, c'est l'histoire du Grand Amour.

Crédit photo : Bob


jeudi 30 juillet 2015

Hold on please, we are trying to connect you ...



C'était hier soir, à l'aéroport de Roissy Charles de Gaulle.
Il était 21h30, et je me dirigeais le coeur un peu lourd vers la voiture avec un morceau de famille.
Les 2/3 en fait.
Je venais de remettre le premier tiers dans un avion en direction de Munich.
Mon fils de 12 ans, qui partait rejoindre des copains pour un périple de 10 jours de camping car à travers l'Allemagne.
Un projet hyper chouette.
Mais j'avais le coeur gros.
Il était rentré par un autre avion à 16h le jour même, d'un séjour de 10 jours en Ariège.
J'avais donc eu quelques petites heures volées seulement, dans ces 3 semaines de séparation.
J'étais heureuse pour lui bien sûr, mais j'avais envie de le serrer encore un peu dans mes bras, de poser ma tête contre la sienne et de l'entendre ricaner comme un merveilleux ado qu'il était.
L'avion pour Munich a décollé, il fallait reprendre la voiture et rentrer, dans cet aéroport, plus rien ne nous attendait.
Je trainais les pieds derrière mon homme et ma fille, à moitié groggy, en direction du parking.
Ce n'est qu'une fois arrivée à la voiture que j'ai réalisé que nous avions plus d'une heure de route avant de rentrer chez nous.
Il fallait que je passe aux toilettes.
Oui, cette information a son importance.
J'ai donc planté tout le monde pour remonter à la surface et chercher le lieu dont j'avais tant besoin.
J'ai trouvé les toilettes.
Immenses, impersonnelles au possible, comme dans n'importe quel aéroport en fait.
Des rangées de portes fermées.
J'en ai ouverte une au hasard.
Mais y a-t-il un hasard ?
Je me suis déshabillée, et c'est alors que je l'ai vu.
Un objet, un petit objet rouge.
Posé sur le dévideur de papier.
Un téléphone portable.
Modèle démodé, basique, sans valeur.
Marchande en tous cas.
J'ai tout de suite pensé qu'il ne pouvait appartenir qu'à un vieux ou un très jeune en fait.
Je me suis demandée comment le retrouver.
Je suis ressortie des toilettes et j'ai réfléchi un court instant.
Il fallait fouiller, pas d'autre solution.
Alors j'ai consulté le répertoire, le journal d'appels, tout ce que j'ai trouvé.
J'ai fini par me décider à appeler le dernier numéro composé, un appel émis par le propriétaire du téléphone à peine 15 minutes plus tôt.
Je suis tombée sur une dame âgée, qui au début n'a pas compris qui j'étais.
J'ai expliqué, les toilettes, le téléphone oublié, la recherche de la propriétaire, l'absence d'indices et le besoin de faire vite car ma petite tribu allait s'impatienter ...
Elle m'a donné un nom.
Chantal X.
Et m'a expliqué que cette dame allait être tellement heureuse qu'on lui ait retrouvé cet objet, car elle avait déjà des problèmes ce soir, avec l'avion de sa petite fille qui devait arriver de Rome et était retardé ...
J'ai un peu coupé court, le temps pressait si je voulais la retrouver avant qu'elle ne quitte l'aéroport.
J'ai dit à la dame que j'allais tenter de faire appeler Chantal X par les Hôtesses d'accueil pour qu'elle vienne récupérer l'objet.
J'ai avancé le long du large couloir.
Mais pas d'hôtesse, pas d'accueil.
Rien à cet étage là que des taxi.
J'étais à la sortie.
Il fallait remonter à la surface pour retrouver les stands des compagnies aériennes.
Et donc rebrousser chemin, pour retrouver l'ascenseur qui m'y amèrnerait.
Sur mon trajet, j'ai perçu un groupe de gens qui attendaient, de l'autre côté des tapis roulants déversant les bagages de la soute.
J'ai levé les yeux vers un écran.
Et j'ai lu : "Arrivées : Rome".
Je me suis arrêtée net.
J'ai regardé autour de moi.
Pas de personne âgée.
Ah si, deux femmes en train de discuter.
Je leur ai demandé : "L'une d'entre vous serait-elle Chantal X ?".
Elle m'ont répondu non.
J'ai donc poursuivi mon chemin, en me disant que la seule chose à faire restait de déposer la chose à un stand d'accueil, en les laissant s'en débrouiller.
Tant pis, j'avais tenté, j'avais fait ma part.
Colibri for ever en somme ...
Le reste n'était plus entre mes mains.
J'en étais là de ma réflexion et l'ascenseur était en vue, lorsque je me suis arrêtée pour observer.
Au milieu de ce grand couloir froid et quasiment vide, une petite dame frêle d'un certain âge, chignon et jupe longue, air un peu affolé, venait d'arrêter un homme de ménage sur sa machine énorme, et parlementait avec lui.
Je la voyais tendue, stressée.
Lui secouait la tête de droite à gauche, l'air navré et un peu pressé d'en finir malgré tout.
Je me suis approchée, je lui ai fait mon plus beau sourire et j'ai dit : "Vous ne seriez pas Chantal X par hasard ?".
Elle m'a regardée, interdite.
"Oui", a-t-elle répondu interloquée.
Tandis qu'elle me fixait sans comprendre, j'ai soulevé ma main droite, celle qui tenait son précieux, celle qui portait le petit objet rouge qu'évidemment elle cherchait depuis une heure désespérément ...
Et là ...
J'aurais aimé prendre en photo son visage.
J'aurais aimé garder un cliché de cet moment.
Le fermeture cédant à la joie.
L'inquiétude laissant place à l'immense soulagement.
La main portée à la bouche, pour contenir le trop plein d'émotion.
La voix qui a commencé à se casser, à chevroter.
Et les yeux qui se sont emplis de larmes.
Je l'ai prise dans mes bras.
Je l'ai embrassée.
Elle m'a remerciée une fois, deux fois, mille fois.
Elle était tellement, tellement soulagée.
Elle venait chercher sa petite fille mais l'avion était retardé.
Elle avait laissé seul à la maison son mari handicapé.
Elle n'avait plus rien pour joindre ou prévenir personne, ni le téléphone, ni les numéros des voisins ou amis à appeler surtout.
Elle m'a dit que ma famille avait de la chance, beaucoup de chance de m'avoir.
A mon tour j'ai senti mes yeux s'embuer.
Je l'ai embrassée encore une fois, puis je lui ai dit que je devais filer, que ma petite tribu m'attendait.
Et je suis repartie vers l'ascenseur.
Direction le sous sol, le parking.
Niveau -1, descendre, s'enfoncer dans l'allée glauque et éclairée de lumière artificielle.
Inspirer dans cet air saturé de particules d'essence.
Et puis, surtout, me sentir soulagée.
J'avais de nouveau le coeur léger.
On reçoit tellement, tellement lorsque l'on donne sans calculer.
J'ai pensé à mon fils, qui volait vers l'Allemagne.
J'ai pensé à toutes les belles aventures que la vie allait lui présenter.
J'ai pensé qu'il n'y avait pas de hasard.
Et je me suis dit que j'avais une chance folle.
Où que je sois, c'était désormais l'amour qui me guidait.